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Agathe Reininger / 2024

Diamant brut


par Geneviève Sellier / samedi 7 décembre 2024

Un regard esthète sur l'aliénation d'une femme pauvre

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Comme Anora, mais dans un registre social et esthétique complètement différent, Diamant brut met en récit et en images le vécu d’une jeune femme socialement dominée qui tente de sortir de sa condition en utilisant les moyens à sa disposition dans une société capitaliste et consumériste. Liane, qui vit avec sa mère mal aimante et sa sœur dans la banlieue pauvre de Fréjus, entreprend de reconfigurer son corps en fonction des normes de beauté données comme désirables par la télé-réalité et les réseaux sociaux : se faire augmenter la poitrine et les fesses, se maquiller outrageusement, se mettre des extensions capillaires et des faux ongles ornementés, customiser ses talons aiguilles, adopter des tenues très déshabillées qui soulignent ses formes, et se mettre en scène sur les réseaux sociaux avec l’ambition de devenir influenceuse. Dans ce parcours, la participation à une émission de télé-réalité est une occasion inespérée qui va se concrétiser pour Liane quand la vidéo qu’elle a envoyée à la productrice d’une de ces émissions, déclenche un rendez-vous pour une éventuelle sélection à « Miracle Island ».

Comment filmer une telle histoire en évitant à la fois le surplomb et la complaisance ?
La réalisatrice Agathe Reininger explique elle-même le dilemme auquel elle s’est confrontée : « Je regarde la télé-réalité qui ne montre que le talent “d’être soi” et je la revendique même comme un sujet d’étude passionnant. Et je dénonce de tout mon coeur le mépris de classe, l’hypersexualisation de la femme et le sexisme qu’elle affiche, la culture du viol qu’elle alimente, les valeurs conservatrices et ultraconsuméristes qu’elle prône. Mais du point de vue des candidats, la télé-réalité est souvent un moyen de s’en sortir. Elle peut être une alternative au chômage pour qui n’a que peu d’accès aux études ou à l’emploi, pour qui souffre d’une absence de reconnaissance sociale et affective. »

Premier film sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, Diamant brut a suscité une réception contrastée, ou très élogieuse (majoritairement) ou carrément négative. Le Monde du 20/11/2024 (Maroussia Dubreuil) est dithyrambique : « Cela faisait bien longtemps qu’une œuvre dont la rigueur s’inspire du documentaire, où tout doit être authentique (les personnages, les attitudes, le vocabulaire…), n’avait si bien soigné sa forme. Superficielle, car tout en surface, la véritable beauté de Liane est aussi ce qui se révèle à qui sait la regarder. Diamant brut en est une preuve émouvante. » Pour Les Inrocks du 17/11 (Théo Ribeton) : « Affuté et étonnant, Diamant brut ausculte la féminité comme performance sacrificielle. (…) Agathe Riedinger déploie un film radical et suit son héroïne à l’assaut de la téléréalité dans un quotidien où rien ne scintille. » Pour les Cahiers du cinéma : « La mise en scène transcende le propos social : la pose de fond de teint est filmée comme l’application d’une peinture de guerre. »

En revanche Libération du 19/11 (Clément Colliaux) est réservé : « la mise en scène balance entre le vérisme d’une caméra portée modèle Dardenne et des à-côtés poétiques attendus (fleurs au soleil sous le vent, ballet d’oiseaux dans le ciel azuré). Ajoutons ces atroces violons qui, dans tant de drames français, s’abattent sans faillir pour révéler la misère du monde, et voici complète la panoplie d’un portrait tragique bien scolaire. » Et L’Obs du 20/11 (Guillaume Loison) est tout aussi négatif : « Le vernis culturel apposé ici et là par la cinéaste sur le petit monde virtuel du personnage ne trompe personne – mention spéciale à l’envahissante musique lyrique qui accompagne les posts Instagram de la bimbo, affichés en grosses lettres sur l’écran. Il ne fait que souligner la part de grotesque et d’obscénité qui leste ce Diamant brut par le fond. » Enfin Lucile Commeaux sur France Culture (Le Regard culturel 20/11), parle de « bourgeois gaze » : « L’intention de magnifier, avec les moyens du cinéma d’auteur, une figure qui ne l’est pas dans le réel. (…) Ce qu’on regarde, c’est un procédé voyeuriste qui consiste à scruter avec complaisance une figure populaire qu’on trouve fascinante. (…) une sorte de neutralisation par le cinéma d’une réalité sociale qu’on voudrait pourtant commenter et dénoncer (…) le butin d’une cinéaste fière d’avoir trouvé du beau dans de l’insignifiant »

Le malaise que j’ai ressenti tout au long du film tient en effet à la mise en scène très sophistiquée (format 1,33 en référence à la Nouvelle Vague ; couleurs crépusculaires ; mélange de caméra à l’épaule et de plans « poétiques » de nature et de ciel ; mélodie emphatique d’un violoncelle seul à des moments parfaitement arbitraires…) pour raconter l’extrême aliénation de la protagoniste qui s’est lancée avec la dernière énergie dans une course folle vers un miroir aux alouettes. L’actrice (Malou Khebizi) qui a été recrutée à l’issue d’un long casting sauvage, ne quitte quasiment jamais l’écran et habite son personnage d’une manière impressionnante.
L’histoire démarre avec l’appel téléphonique que Liane écoute sur son répondeur, où une suave voix féminine lui annonce être intéressée par la vidéo qu’elle a envoyée, et lui propose un entretien pour une éventuelle sélection dans l’émission de télé-réalité « Miracle Island » qui se tournera à Miami. On assiste à l’entretien où elle a bien du mal à répondre aux questions de la productrice qui reste hors champ. Celle-ci l’avertit qu’il ne faudra pas qu’elle joue les « sainte-nitouche »…

Va commencer alors pour Liane une attente interminable qui dure tout le film et prend des formes extrêmement anxiogènes que j’ai trouvé très manipulatrices : en effet, Liane rappelle la productrice régulièrement sans avoir aucune réponse, elle retourne même à l’adresse où elle a passé l’entretien et appelle désespérément devant une porte close, à tel point que l’on est amené à penser qu’elle n’aura pas de réponse. D’autant plus qu’elle est entourée de femmes adultes dubitatives (la conseillère de Pôle emploi) ou carrément hostiles (sa mère, incarnée par Andréa Bescond) à son projet.

Elle retrouve de temps en temps sur un circuit de motocross où il travaille, Dino (Idir Azougli), un gentil garçon qui a eu maille avec la justice et voudrait bien se ranger en retapant une maison où elle pourrait vivre avec lui. Elle n’est visiblement pas intéressée ni par la maison ni par le sexe : elle accepte de lui montrer ses seins (refaits) qu’il caresse, mais ça s’arrête là. Elle est beaucoup plus fascinée par la villa luxueuse où son copain va réparer une moto, et où elle découvre le monde enchanté de la photo de mode. Un autre épisode la confronte sur un mode violent au monde des riches : elle se retrouve dans une fête où quatre hommes lui proposent de danser contre de l’argent : elle fait monter les enchères mais la danse se termine par une tentative de viol à laquelle elle n’échappe que par la fuite.

Ces péripéties ne lui font pas oublier son espoir d’être sélectionnée : elle explique très sérieusement à ses copines, avec qui elle sort en boite et fait du shopping, que si elle n’est pas sélectionnée, elle se tuera. On a pitié d’elle car tout est fait pour qu’on pense qu’elle ne sera pas rappelée. Et « miraculeusement », alors que nous, le public, sommes persuadés de son échec, elle trouve sur son téléphone la réponse positive de la productrice. Le film se termine là-dessus, ce que j’ai trouvé à la fois malhonnête et incohérent du point de vue narratif. Ce « happy-end » prend le contre-pied ce qui serait pourtant beaucoup plus logique, compte tenu du nombre d’appelé·es et du peu d’élu·es parmi les candidat·es aux émissions de télé-réalité. Liane est ainsi récompensée de l’énergie folle qu’elle a déployée pour accéder à ce paradis dont nous savons, nous, combien il peut se révéler artificiel et déceptif.

Malgré ce schéma narratif discutable, Diamant brut a le mérite de nous emmener dans un milieu rarement décrit au cinéma : un no man’s land à la périphérie de Fréjus, où vivent dans la plus grande précarité des « familles monoparentales », comme on dit dans les statistiques…


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