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Comment s’épanouir quand on vit dans une famille chaotique et violente, quand on est une petite fille, née hors mariage qui plus est, comme on l’apprendra plus tard ? Comment rompre la malédiction des femmes dans un endroit comme Taïwan où les règles de la bienséance sociale, surtout dans les années 1980 durant lesquelles se déroule Girl, imposent des interdits au sexe féminin pas faciles à contourner : être sage, rester cantonnée à la maison, ne pas avoir de relations sexuelles hors mariage, ne pas faire honte à la famille… La liste est longue.
Shu Qi, la célèbre actrice taïwanaise qui, à 50 ans, a décidé de passer derrière la caméra, sait de quoi elle parle : elle a fui le foyer familial à 17 ans pour se retrouver seule à Hong Kong, se débrouillant comme elle pouvait, avant de jouer dans des films loin d’être tous très glorieux. Elle s’inspire donc de ses propres souvenirs d’enfance pour façonner le parcours de la jeune Hsiao Lee.
Ce que lui avait d’ailleurs conseillé l’illustre réalisateur taïwanais Hou Hsiao-hsien, qui l’a rendue mondialement connue avec notamment Millenium Mambo (2001), The Assassin (2015), quand elle lui avait fait part de son envie de réaliser un long métrage. De ce désir partagé avec son mentor à la sortie de Girl, il lui faudra néanmoins onze ans. Le résultat est à la hauteur de l’attente, la néo-cinéaste tricotant à merveille noirceur de la vie familiale et échappée belle à l’extérieur.
Avec son uniforme d’écolière, Hsiao Lee fait tout son possible pour passer inaperçue, parle très bas, la tête souvent baissée, à l’école comme à la maison – surtout à la maison. Sa petite sœur, un peu chipie, apparaît plus enjouée, visiblement privilégiée par la mère au regard triste et à la silhouette voutée. Cette dernière, qui travaille peu ou prou dans un salon de coiffure minable et confectionne à longueur de soirée des bouquets vendus le matin pour une somme dérisoire, ne cesse de rabrouer Hsiao Lee, de l’humilier devant ses camarades de classe, de lui infliger des punitions absurdes (à genou tenant une bassine d’eau au-dessus de la tête, par exemple). Quant au père, un mécanicien alcoolique et violent, il fait régner la terreur dans la maisonnée, hurlant sa frustration, d’un « n’oubliez pas, vous m’appartenez ! », version taïwanaise du très patriarcal « qui est le maitre à la maison ! »
Dans ce foyer qui ne roule pas sur l’or, où le rire ne fait jamais irruption, l’atmosphère s’alourdit encore quand il arrive, complètement soul. La mère se tait sous peine d’être battue dès qu’elle ouvre la bouche ; un jour même, il la viole pour la punir de s’être maquillée. Dès qu’elle l’entend rentrer, Hsiao Lee, elle, se réfugie à l’intérieur d’une sorte de penderie en tissus, s’attendant au pire. Et l’on a peur avec elle, quand on voit l’ombre de la main robuste du père posée sur la toile, avant de renoncer à ouvrir la cabane improvisée. Shu Qi a choisi de tourner avec le regard de ses personnages pour mieux faire vivre ce qu’ils ressentent sur le moment. C’est particulièrement vrai pour Hsiao Lee, jouée tout en nuances par Bai Xiao-ying ; pour la mère, interprétée par l’actrice et chanteuse 9m88 (de son vrai nom Joanne Tang Yu-chi) qui porte toute la misère des femmes sur ses épaules ; et même pour le père (Roy Chiu), enfermé dans sa brutalité avinée.
La réalisatrice se soucie peu de construire un récit chronologique. Elle enchaine les séquences parfois brouillonnes mais globalement réussies, avec des allers-et retours dans le passé (où la mère, jeune fille, a été chassée par son propre père et envoyée chez une tante), avec des envolées poétiques (comme ce ballon rouge qui soudain s’échappe du cartable et s’envole, un hommage au Voyage du ballon rouge [2008] de Hou Hsiao-hsien), avec de folles balades en scooter… Elle rythme le tout en jouant sur les couleurs et les lumières – froides et sombres dans le foyer, lumineuses et chatoyantes à l’extérieur, rouges et agressives dans les lieux dangereux pour les jeunes filles.
Hsiao Lee sera sauvée par l’arrivée dans sa classe d’une jeune fille, Li-li, rentrée des États-Unis avec sa mère divorcée, d’une famille plus riche et surtout plus émancipée. Li-li l’entraîne à la découverte d’un autre monde. Alors, ce que Hsiao Lee trouvait normal ou en tout cas acceptable ne l’est plus. Elle exhorte même sa mère à divorcer – laquelle ne fait que reproduire ce qu’elle a vécu, finissant par chasser sa fille chez une tante.
Ce film, qui aborde tous les tabous de la société taïwanaise (patriarcat, alcoolisme masculin, violences faites aux femmes, divorce, relations sexuelles hors mariage…), aurait pu sombrer dans la noirceur absolue. Shu Qi lui apporte aussi sensibilité et onirisme.














