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Brigitte Bardot (1934-2025)


par Ginette Vincendeau / lundi 29 décembre 2025

"Elle était le chasseur autant que la proie."


Brigitte Bardot, décédée à l’âge de 91 ans à Saint-Tropez, station balnéaire qu’elle a largement contribué à populariser, est ce qu’on appelle une icône. Le mot, souvent galvaudé, est, dans son cas, tout à fait approprié. B.B. fut à la fois la blonde sexy « à la française » de l’après-guerre, la première véritable star des mass-médias (née de l’image, elle va perdurer par l’image), un phénomène de société et une figure extrêmement controversée. Adulée par ses fans et traquée par les paparazzis, elle fut aussi, à parts égales, la cible d’une hostilité souvent extrêmement violente. Ces réactions contrastées témoignent de son impact social et culturel, du pouvoir qu’elle a détenu dans le cinéma français et de la nature transgressive de son image. Bardot a en effet véritablement révolutionné la représentation des femmes et du désir féminin à l’écran dans les années 1950 et le début des années 1960, dans une France encore conservatrice et patriarcale.

Issue de la bourgeoisie parisienne aisée, Brigitte Bardot a vécu une enfance choyée auprès de sa sœur Mijanou. La ravissante adolescente étudie la danse classique mais abandonne rapidement l’idée d’une carrière dans ce domaine. Grâce aux relations de sa mère dans la haute couture (Madame Bardot connait le chapelier Jean Barthet), Brigitte pose en jeune fille modèle pour les magazines de mode. Sa photo en couverture de Elle le 8 mai 1950, incite le réalisateur Marc Allégret et son assistant Roger Vadim à la convoquer à une audition. Bardot et Vadim tombent amoureux et se marient en 1952, dès qu’elle a 18 ans. Vadim, lui, déploie ses contacts dans le journalisme pour multiplier les photos de B.B. dans la presse. C’est cependant grâce aux relations de son père dans le milieu du cinéma qu’elle tourne son premier film, Le Trou normand, la même année. Seize films suivront, principalement des comédies légères. L’importance de ses rôles s’accroit petit à petit, mais elle n’est encore qu’une starlette parmi d’autres. Tout change avec le premier film de Vadim, Et Dieu… créa la femme, qui fait sensation lors de sa sortie en décembre 1956 (contrairement à une légende tenace selon laquelle le film aurait été ignoré en France). Il fait scandale sur la scène internationale après sa sortie aux États-Unis en septembre 1957 lorsque des prêtres demandent son interdiction. L’affiche étatsunienne du film porte cette mention : « Et Dieu créa la femme… mais le diable inventa Brigitte Bardot ».

L’impact prodigieux de Et Dieu… créa la femme, tourné en partie à Saint-Tropez, est dû à Bardot. Son personnage, Juliette, est une orpheline dont le sex-appeal fait tourner la tête aux hommes du coin, notamment le playboy vieillissant Carradine (Curt Jürgens), un macho prétentieux, Antoine (Christian Marquand), et son jeune frère timide, Michel (Jean-Louis Trintignant). Mais au-delà des lieux communs de l’intrigue, Juliette/Bardot incarne une figure résolument moderne. Tout d’abord, elle n’est pas une simple « bombe sexuelle » pour le male gaze – même si elle est aussi cela. Son corps mince et voluptueux, ses longs cheveux blonds et sa moue célèbre sont constamment mis en valeur par la caméra (robes moulantes, T-shirts collants, danse effrénée qui fait virevolter ses longues mèches devenues blondes pour le film). Mais elle incarne aussi, et c’est là son originalité, une jeune femme qui exprime son propre désir, comme le montre la scène où, le jour de leur mariage, elle et Michel font l’amour au lieu de rejoindre les convives à table, au grand dam des parents. On remarque aussi que l’appétit sexuel de Juliette est dépeint comme naturel, ni vulgaire ni excessif (il faut se souvenir qu’en 1956, les femmes sexuellement actives au cinéma sont présentées comme des « salopes » ou des « nymphomanes »). Enfin, le jeu nonchalant de Bardot et son débit verbal un peu trainant projettent un style de jeu naturel, spontané et une impertinence joyeuse qui renforcent le lien entre l’actrice et son personnage (elle fut sévèrement critiquée pour son talent d’actrice jugé médiocre).

À partir de Et Dieu… créa la femme, Bardot est une star à la célébrité d’une ampleur sans précédent, un véritable « phénomène de société », scruté, photographié et commenté sans cesse, donnant lieu à ce que l’on appelle la Bardomanie. Ses films sont tous dorénavant construits autour de son personnage et elle va enchaîner des succès tels que Une Parisienne (1957), Babette s’en va-t-en guerre (1959), Voulez-vous danser avec moi ? (1959), La Bride sur le cou (1961) et Viva Maria ! (1965). Ce sont pour la plupart des comédies où elle est parfois cantonnée à des variations sur le thème de la « blonde écervelée » même si son charisme et sa présence transcendent le cliché sexiste. Elle a également tenté les mélodrames de la « Qualité française », notamment avec En cas de malheur (Claude Autant-Lara, 1958) et La Vérité (Henri-Georges Clouzot, 1960) en partie pour prouver qu’elle pouvait aborder des rôles dramatiques. Du côté de la Nouvelle Vague, Louis Malle et Jean-Luc Godard réalisent des films sur elle plutôt qu’avec elle : respectivement Vie privée (1961) et Le Mépris (1963). Mais la célébrité de Bardot dépasse le cadre de ses films, anticipant de plusieurs décennies la culture « people ». Écrivains (souvent de renom), journalistes et photographes sont fascinés par elle et sa vie privée. On parle de ses amants, dont beaucoup étaient ses partenaires à l’écran, à commencer par Trintignant, son mariage avec Vadim s’étant effondré au moment du tournage de Et Dieu… créa la femme. On dissèque ses mariages avec Jacques Charrier en 1959, Gunther Sachs en 1966 et Bernard d’Ormale en 1992, ainsi que sa relation compliquée à la maternité. Son fils avec Charrier, Nicolas, est né le 11 janvier 1960 alors que son appartement était assiégé par les journalistes et les paparazzis. Elle était devenue mère à contrecœur, sous la pression de son mari et de sa famille et dans l’impossibilité d’avorter. Son fils fut principalement élevé par la famille de Charrier. Cette rupture avec les normes conventionnelles de la féminité lui valut d’être critiquée comme une « mauvaise mère », à l’époque et plus tard, notamment lorsqu’elle décrivit le cauchemar pour elle de l’accouchement, comparant l’embryon à une tumeur, dans le premier volume de son autobiographie Initiales B.B. (1996), un ouvrage que Jacques et Nicolas Charrier tentèrent (en vain) de faire interdire, et qui constitue par ailleurs un document fascinant sur le cinéma et le star-système français.

L’image de star de Bardot repose sur l’alliance du sex-appeal, du naturel et de la jeunesse. Le terme sex-kitten aurait été inventé pour elle, et Simone de Beauvoir en 1959 publie un article sur « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita ». L’importance de la jeunesse dans cette image (inscrite même dans ses initiales « B.B ») explique pourquoi elle décide en 1973, à l’âge de 39 ans, de mettre un terme à sa carrière cinématographique. Face à la montée de la pornographie, elle pressent également que son rôle de pionnière en matière de sexualité est révolu. Retirée du cinéma – elle n’avait d’ailleurs jamais particulièrement apprécié les tournages –, elle consacre le reste de sa vie, ainsi que sa fortune, à la cause animale, créant la Fondation Brigitte Bardot en 1985. Ses combats les plus notoires sont contre la mise à mort des bébés phoques, la vente de vêtements en fourrure et les méthodes d’abattage halal. À ce sujet, elle a tenu des propos controversés sur l’islam et a été plusieurs fois accusée d’incitation au racisme – une accusation aggravée par le fait qu’elle et son quatrième mari Bernard d’Ormale étaient proches du Front national (devenu Rassemblement national). Il est vrai que les prises de position provocatrices ont toujours fait partie de son identité. On peut y voir un mélange de conviction militante (pour Bardot, la cause animale primait tout), de sentiment d’impunité et de droit à la parole, ce que les anglophones nomment entitlement. Plus récemment, elle a ainsi rejoint les rangs des femmes célèbres qui ont ouvertement critiqué le mouvement #MeToo en France.

Quelles que soient ses prises de position dans les médias depuis 1973, il est important de garder un regard historique sur Bardot. En tant que star des années 1950 et 1960, elle demeure une figure emblématique, la seule star féminine qui ait atteint ce niveau de pouvoir dans l’industrie du cinéma en France, la seule aussi à parvenir à ce niveau de célébrité mondiale. Sa beauté, sa crinière blonde, ses vêtements, sa voix (elle a également mené une carrière de chanteuse) ont été admirés et largement imités par des générations de femmes, « ordinaires » ou célèbres. Son amour du soleil, de la plage et de sa maison « La Madrague » à Saint-Tropez, jusqu’à ce que le surtourisme la transforme en cauchemar, ont fait d’elle une figure de proue de l’hédonisme de la nouvelle société de loisirs. Bardot a toujours été hostile au féminisme en tant que mouvement, mais, en tant qu’individu, elle reste une pionnière. Comme l’écrivait Simone de Beauvoir, « au jeu de l’amour, elle est le chasseur autant que la proie ». Lorsque la pression de la célébrité lui est devenue insupportable, elle a fait plusieurs tentatives de suicide, notamment en septembre 1960. Pourtant, contrairement à sa contemporaine Marilyn Monroe, elle a fait preuve d’une force de caractère remarquable et a vécu, libre, jusqu’à l’âge vénérable de 91 ans. En 1969 elle posa pour le buste de Marianne, symbole de la République ; elle est désormais consacrée monument national, au-delà des controverses. Pour reprendre les mots de Marguerite Duras, vive la reine Bardot !

Polémiquons.

  • merci de cet article, mais on aimerait aussi les légendes de ces photos

  • Les dernières lignes comparant Brigitte Bardot, qui aurait "une force de caractère" qui aurait manqué à Marylin Monroe, sont a minima de très mauvais goût, sinon franchement choquantes. Aussi votre texte minimise les délits racistes de l’actrice : ses propos n’étaient "controversés", ils étaient racistes et/ou islamophobes ; elle n’a pas été seulement accusée, elle a été multi-condamnée.

  • Voilà une synthèse remarquable sur la trajectoire assez stupéfiante de jeune fille de la bourgeoisie française des années 1950 aux années 1970 devenue un star internationale et un sex symbol inégalé. Elle rend justice aux rôles que l’actrice a su incarner souvent avec une spontanéité paradoxale dés le rôle de Juliette où son origine de classe disparaît devant le personnage de la jeune orpheline de milieu modeste. Certes, il faut bien distinguer l’actrice de cinéma qui disparaît en 1973 et la femme militante de la cause animale qui s’y substitue dans la seconde partie de sa vie jusqu’à sa disparition avec ses déclarations politiques provocantes.
    Son jeu dramatique dans les films de Autant Lara et Clouzot est particulièrement convaincant en effet, tout comme dans La Mépris, Vie Privé et Viva Maria. Elle est aussi étonnante confrontée à Sean Connery dans Shalako où elle incarne une aristocrate allemande experte en chasse à la carabine, tout comme dans Les Pétroleuses où elle se bat à mains nues avec Claudia Cardinale avec une brutalité spectaculaire.
    Un détail : La Bride sur le cou n’a pas été un grand succès, d’après mon souvenir.
    Vive la reine Bardot et paix à son âme

  • Merci pour ces divers commentaires. Tous valables.
    Marianne : En ce qui concerne la comparaison avec Monroe, elle est trop courte, je l’admets et fait partie d’un article que j’ai écrit pour la Cinémathèque Française pour l’exposition Monroe qui ouvre le 8 avril 2026. Je me permets de signaler que je développerai cet article dans une conférence à la Cinémathèque le 29 mai.
    Si je ’minimise’ les propos racistes de Bardot, c’est uniquement parce que mon texte concerne surtout la star de cinéma (la raison pour laquelle on parle d’elle, quoiqu’elle ait pu faire et dire après) et que ses propos racistes condamnables et pour lesquels elle a en effet été condamnée appartiennent à une autre époque de sa vie. Je veux bien ajouter à mon texte le fait qu’elle a été condamnée cinq fois pour incitation à la haine raciale. Mais cela ne change pas mon appréciation de la jeune Bardot star de cinéma et célébrité planétaire. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle a été violemment attaquée en tant que figure féminine transgressive dans la France patriarcale des années 1950 et 1960. Elle a fait bouger les lignes de ce qu’une femme pouvait faire et dire en avance sur les mouvements féministes des années 1970.
    Michel : Merci pour ces commentaires, La Bride sur le cou a eu de mauvaises critiques et n’est pas un film génial mais il a fait plus de 2,8 millions d’entrées (dans les 20 premiers films de l’année).

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