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Babygirl est sorti en France en janvier 2025. Écrit et réalisé par Halina Reijn, ce thriller érotique a reçu un accueil controversé. Romy, interprétée par Nicole Kidman, est PDG d’une grande entreprise new-yorkaise, mère aimante et épouse épanouie, ou presque. La seule faille dans le tableau luxueux de réussite à l’américaine de Romy est sa sexualité : la protagoniste a des fantasmes de soumission qu’elle vit comme honteux. Romy est immédiatement séduite par Samuel, jeune stagiaire interprété par Harris Dickinson au tempérament téméraire et audacieux, pour ne pas dire irrespectueux. S’il est à des kilomètres hiérarchiques de sa boss, il s’adresse pourtant à elle familièrement, pratiquant le mansplaining plus qu’il n’écoute (malgré leur cadre professionnel hautement codifié) et ne considérant jamais Romy autrement que comme un objet de désir. Les rapports de force professionnels passent très vite au second plan, derrière les rapports de force genrés, et le film reprend le cliché de la secrétaire séduite par son patron, en inversant les rôles. L’idée selon laquelle, malgré sa position, Romy reste une femme trop sensible aux charmes de la jeunesse entreprenante pour résister à la tentation d’une telle liaison croise le stéréotype misogyne de la femme émotive et romantique, toujours disponible pour celui qui la charme. C’est ainsi que, très tôt dans le film, lors de leur première entrevue professionnelle, les deux personnages s’embrassent. La scène est silencieuse, en tension, les visages sont réunis dans un cadre serré. Romy se jette sur la bouche de Samuel. Avec vingt ans de plus que lui, une famille à sa charge et une entreprise sous son autorité, elle se lance dans la découverte d’un espace encore inexploré où elle ne domine pas mais est dominée.
Mais leur aventure dépasse vite les limites. Lorsqu’il s’invite dans la propriété familiale de Romy, il en profite pour sympathiser avec son mari et ses filles. Hors d’elle, Romy s’oppose pour la première fois à Samuel. Loin d’apprécier les réprimandes de sa patronne qui fait pourtant preuve, lors de cette dispute, d’une autorité presque maternelle et bienveillante, Samuel punit la PDG par le silence, l’humiliation publique et le chantage. Lors de leur entrevue suivante, dans le même bureau où les deux personnages s’étaient embrassés pour la première fois, Samuel retourne la situation à son avantage et opte pour le chantage sexuel, professionnel et familial : si Romy remet son autorité en question une fois de plus, il en informera la direction. Il n’est dès lors plus question d’émancipation mais de pression. Conscient de ce qu’il impose à son amante, Samuel redéfinit le concept de consentement : il ne va forcer sa patronne à rien d’autre qu’à consentir, dit-il. La romance devrait s’arrêter ici, cependant à la fin de cette même scène, moment pivot dans l’intrigue, Romy, contrainte de se plier aux exigences de Samuel, l’embrasse, et répète après lui qu’elle fera tout ce qu’il lui demande. Si Nicole Kidman joue l’inquiétude au début de la conversation, elle exprime désormais un désir brûlant. Les respirations sont de plus en plus fortes, la scène, d’abord tendue, devient érotique. Le chantage sexuel de Samuel n’a rien d’une surprise, mais le choix de filmer une scène de sexe érotique après que le jeune homme a exprimé l’ampleur de son emprise est étonnant, pour ne pas dire déplacé. S’y exprime l’idée facile que le consentement de Romy n’est pas un prérequis puisqu’elle aime être soumise. D’une exploration de tabous, le film se dirige vers la romantisation des rapports de force genrés et confond relation passionnée et abus de pouvoir, interdits et absence de consentement. Culture du viol mal-cachée derrière une pseudo émancipation féminine, Babygirl est une œuvre déconcertante où les personnages, bien que brillamment interprétés, ne font rien d’autre que reproduire des schémas d’oppression sexiste sous couvert de fantasmes.
Le film met en scène plusieurs moments où Romy formule son désaccord, pendant des scènes de sexe entre autres. Lors de leur première entrevue dans la triste chambre d’hôtel choisie par Samuel, Romy dit clairement « non » au milieu du rapport. Elle le fait également lorsqu’il lui demande, plus tard dans le film, de se mettre nue devant lui. Dans ces deux cas, non seulement Samuel n’écoute pas son refus, mais dit à sa partenaire que refuser est inutile : « you’re gonna do it anyway ».
On ne nous montre pas une relation dangereuse où les abus de pouvoir de Samuel seraient représentés dans leur violence réelle, mais une relation amoureuse toxique, dans laquelle l’homme n’est pas pervers mais téméraire. En témoigne la scène d’amour dans le second hôtel du film, luxueux, cette fois : après avoir humilié Romy, Samuel est filmé en un long plan ralenti, dansant torse nu au plus grand plaisir de la protagoniste. Les deux « amants » font l’amour, s’embrassent, rient, boivent, le tout mis en scène par des couleurs chaudes, un montage rapide sur une bande son romantique. Reprenant les codes d’échappées amoureuses vues et revues, Halina Reijn change le registre de son film du drame à la romance.
En choisissant le tournant scénaristique de l’adultère plutôt que de l’abus dans les séquences finales, le film bride Romy et sa trajectoire d’émancipation. Une des dernières scènes est un autre lieu commun de la comédie romantique : la découverte surprise de l’épouse et son jeune amant par le mari qui débarque à l’improviste dans la maison de campagne où Romy s’est réfugiée après avoir été chassée de chez elle pour avoir à moitié confessé son adultère. Il la trouve au coin du feu avec Samuel et comprend l’ampleur du mensonge dont il a été victime. Il s’en prend physiquement à l’amant, moment de violence virile dont Romy est exclue. C’est Samuel qui prend les rênes et réconforte le mari dévasté qui tient alors un discours misogyne. Jacob dit à Samuel que Romy est perverse, qu’elle a profité de son âge et de sa supériorité hiérarchique pour en tirer des faveurs. Jacob ignore que Samuel tire les ficelles depuis le début de sa relation avec Romy, mais, comme le personnage féminin a été présenté comme consentant aux abus qu’elle subit, la réflexion de Jacob ne détonne pas de la tonalité générale. La businesswoman indépendante devient une femme adultère victime de ses propres désirs plus que des hommes qui la soumettent.
Le dénouement est rapide : Jacob accepte les fantasmes de Romy qu’il jugeait déviants quelques séquences plus tôt, et l’amant disparait. On en vient à se demander comment, dans l’ère post-#MeToo, il est encore possible de présenter des œuvres qui romantisent l’abus de pouvoir et les rapports de domination genrés comme un fantasme féminin et non comme une manifestation des violences masculines et patriarcales.
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