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Épuisé par deux ans et demi de chômage, un cadre quadragénaire change de tactique et décide de tuer. Non pour punir les responsables de son licenciement, ni pour dénoncer sa situation à la face d’une société qui accepte l’inacceptable, mais pour se donner une chance de retrouver un emploi. Il tue donc ses concurrents au poste qu’il convoite. Tel est, en résumé, l’histoire du dernier film de Park Chan-Wook, Aucun autre choix, actuellement en salles.
Le cinéaste sud-coréen a adapté le roman de l’écrivain états-unien Donald E. Westlake (1933-2008), Le Couperet en français, que Costa Gavras avait porté à l’écran en 2005, sous ce titre. Une même trame et deux films fort différents. Là où le cinéaste franco-grec se focalisait sur la colère meurtrière de son héros pour mener tambour battant cette course à suspens, Park Chan-wook prend son temps, fait des détours parfois émouvants, parfois angoissants ou même burlesques. Loin du polar social implacable de Costa Gavras, Park signe un drame tragi-comique, foisonnant, pointant les tares de la société sud-coréenne.
Tout commence dans le meilleur des mondes d’une famille classique très heureuse et… très hiérarchisée : monsieur, cadre apprécié dans une grande entreprise de papier ; madame à la maison ; deux enfants ; deux chiens ; une grande demeure ; un beau jardin ; une grosse voiture pour le papa ; une petite pour la maman. Après un quart de siècle consacré au travail pour construire cette vie rêvée, le héros de la famille et du film, Yoo Man-soo, est « restructuré » et jeté dehors. Tout s’effondre.
Comme pour tout licenciement, le choc est rude mais plus durement ressenti encore dans cette Corée du Sud productiviste et machiste. Écoutant d’une oreille les sornettes habituelles débitées par une coach chargée de motiver les chômeurs (« vous valez quelque chose », « vous allez rebondir »…), Yoo Man-soo ne cesse de se répéter : « Je suis le chef de famille, je suis le chef de famille… ». Perdre son emploi, c’est perdre ce statut.
Il faut donc continuer à faire semblant, rester fort et ne jamais se confier, pas même à sa femme sous peine de déchoir. Sauf que l’argent manque. Netflix disparaît de l’univers du fils, les leçons de violoncelle de celui de la fille et l’épouse, Yoo Mi-ri, accepte des emplois subalternes mal payés. Au détour d’une conversation, on apprend d’ailleurs qu’à l’origine elle était beaucoup plus diplômée que lui. Ainsi va la vie des mères sud-coréennes dans la plupart des foyers qui peuvent se le permettre financièrement, sommées de rentrer à la maison, par l’entreprise comme par la famille : seules 61,2 % des Sud-Coréennes occupent un emploi [1] – un résultat qui place le pays au 31e rang des 38 nations de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) qui regroupe les pays capitalistes développés.
C’est donc tout l’édifice social de Yoo Man-soo qui est menacé d’exploser. D’où son idée d’éliminer ses concurrents, des hommes comme lui, qualifiés dans l’industrie du papier et à la recherche d’un emploi, empêtrés dans des situations identiques et suscitant la pitié sinon la tendresse. À chaque fois, il lui faudra inventer une façon singulière de les tuer, particulièrement la première fois (la plus difficile) et la dernière (la plus délicate). Ce qui donne lieu à des situations à la fois ironiques et pathétiques, avec des rebondissements presque clownesques.
À travers ces victimes d’un système social impitoyable et d’une organisation machiste de la société, Park Chan-wook pointe les inégalités de genre et de classe. Ainsi, avant de tuer sa première cible, un alcoolique au vin triste, Yoo Man-soo lui assène une série de reproches – de ceux que l’on entend couramment contre les chômeurs –, comme le fait de s’être laissé aller, de n’avoir pas pris un petit boulot, ou déménagé et vendu sa maison… On pourrait citer le jeunisme ambiant qui conduit un concurrent à porter une perruque, le discours stéréotypé des entretiens d’embauche…
« Je voulais à nouveau parler de la lutte des classes et remettre en lumière le problème des personnes qui sont au chômage, pour tenter d’éveiller les esprits sur leur sort », explique le réalisateur [2], qui n’est pas dupe. Évidemment son héros se trompe d’adversaire. « Il cible des personnes qui lui ressemblent au lieu de s’en prendre directement à ceux qui sont au-dessus de lui. Yoo Man-soo est quelqu’un de très matérialiste. Il a oublié tout rêve de révolution ou de solidarité. » Est-ce que ça marche ? Réponse à la fin du film qui elle est, elle aussi, fort symbolique.
Park Chan-wook, on l’aura compris, évite toute démonstration et laisse chacun à sa conclusion. Il est parfois plus proche des Monty Pithon que du documentaire social, tout en posant un regard acéré sur la société. Le tout porté par le prodigieux acteur Lee Byung-hun (Front Man, dans la série Squid Game) capable de passer du bon cadre-père de famille au tueur amateur maladroit, mais déterminé.











