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Céline Sciamma

Petite maman


Jeanne Frommer / vendredi 23 juillet 2021

Une histoire de deuil du point de vue d'une enfant



Après avoir exploré ce que l’égalité permet dans les relations amoureuses, Céline Sciamma se plonge avec un film plus simple dans un questionnement similaire au sein de la famille.

Nelly, huit ans, vient de perdre sa grand-mère maternelle. Elle se retrouve alors dans la maison de cette dernière pour un ultime séjour, en compagnie de ses parents. Lors d’une promenade dans les bois, elle rencontre une petite fille, qui lui ressemble, qui vit la même chose qu’elle et qui s’appelle Marion, comme sa mère. Alors que sa mère part du jour au lendemain, la laissant seule avec son père pour finir le déménagement, Nelly comprend en passant du temps avec cette petite Marion, qu’elle n’est autre que sa mère enfant. Pendant une semaine, elles vont se retrouver dans cette maison et ses alentours, apprendre à se connaitre, jouer et rire.

"C’est un sentiment doux à vivre, l’égalité"

Si l’idée de départ est surprenante (même si on pense à Retour vers le futur en voyant le film), elle frappe par son universalité. Comment, devant ce film, ne pas se demander ce que nous ferions dans la même situation ? Face à nos parents enfants, quelles questions leur poser ? À quoi jouer ? Par un postulat tout simple, Céline Sciamma remet les membres d’une même famille sur un pied d’égalité. Si notre mère a notre âge, elle peut être tant d’autres choses que simplement notre mère : notre sœur, notre amie, notre amante même peut-être. Et on peut alors lui poser des questions qu’on n’aurait peut-être jamais osé poser. Lors d’une scène de coucher, Nelly a plein de questions pour sa mère qui lui demande alors pourquoi c’est au moment de dormir qu’elle lui pose toutes ces questions. Ce à quoi Nelly lui répond : « c’est quand je te vois ». Par ces quelques mots, il semble que la réalisatrice nous rappelle à toutes et tous ce fossé qui existe parfois (souvent ?) entre parents et enfants, celui d’une hiérarchisation, de non-dits, de secrets, qui existent pour les meilleures raisons, celles de la protection et de la préservation, mais aussi pour les pires, celles d’une déconsidération flagrante des enfants de la part des adultes. Par une phrase unique, Céline Sciamma rappelle à tous les parents – et par extension à tous les adultes – qu’ils devraient peut-être écouter les enfants et leur parler comme à leurs égaux, sans supériorité ni condescendance.

Grâce à cette mise sur un pied d’égalité, Céline Sciamma génère un récit dans lequel les relations existent sans conflits. Dans une dynamique qui rappelle Mon voisin Totoro (référence dont la réalisatrice ne se cache pas), l’absence de la mère adulte permet à l’imagination de la petite fille de recréer cette mère enfant pour enfin dépasser les non-dits et permettre de comprendre mieux cette personne qui partage sa vie, qui l’élève sans jamais partager ses états d’âme – que la petite perçoit malgré tout. Dans une conversation très forte entre les deux enfants, Nelly s’inquiète de la mélancolie de sa mère et s’interroge sur les éventuels regrets qu’elle pourrait avoir à propos de sa maternité. Marion, enfant, lui répond : « tu n’as pas inventé ma tristesse ».

En tant qu’enfant, il est parfois (souvent ?) difficile de considérer ses parents comme des personnes à part entière. Cela vient en grandissant et en vieillissant, mais les enfants ne voient que rarement leurs parents comme des individus, avec des émotions, des sentiments. Cette image est même décuplée lorsqu’il s’agit des femmes, qui, dès qu’elles deviennent mères, perdent, semble-t-il, toute capacité à exister en dehors de ce statut. La complexité de la représentation des personnages féminins doit passer par là. En montrant des femmes qui sont mères, des mères qui sont femmes, de « bonnes » mères et des mauvaises, des mères absentes, présentes, celles qui parfois n’arrivent plus à assumer et doivent partir, demandent de l’aide, se reposent sur les autres, comme Marion adulte qui laisse Nelly et le déménagement de la maison à son conjoint car elle ne parvient pas à faire son deuil dans cette maison pleine de souvenirs. Céline Sciamma construit à nouveau un film-bulle, coupé de toutes relations avec le monde extérieur, qui apparaît alors comme la condition nécessaire à cette égalité complète.

"La mort cessera d’être absolue"

Cette bulle est aussi ce qui permet ce tour de magie par lequel Nelly rencontre sa mère enfant mais aussi revoit, une dernière fois, sa grand-mère pour lui dire au revoir. Car le film traite aussi et surtout du deuil et des aurevoirs à celles et ceux qui nous sont proches ainsi qu’aux lieux qui nous ont bercés. Le film s’ouvre sur un long plan-séquence suivant Nelly au sein d’un EPHAD, passant de chambre en chambre, pour dire au revoir à ses occupantes, avant d’arriver jusqu’à la chambre vide de sa grand-mère. Céline Sciamma raconte avoir imaginé cette scène avant mars 2020 et le premier confinement. Une image qui a pris, à la lumière des événements qui ont suivi, une signification collective et partagée par toute une nation n’ayant pas pu dire au revoir à plus de 25 000 personnes décédées en EHPAD depuis le début de la pandémie.

Le cinéma donne une seconde chance à ses personnages, il leur permet de dire au revoir à celles et ceux qui nous ont quitté trop vite, à qui l’on n’a pas pu dire au revoir comme on l’aurait voulu. C’est cette chance qui est donnée à Nelly, qui regrette au début du film de n’avoir justement pas pu dire au revoir à sa grand-mère, et qui peut finalement lui faire des adieux, à la fin du film. Adieux pour elle qui sait que cette parenthèse enchantée touche à sa fin, simple au revoir pour sa grand-mère qui ne sait même pas qu’elle est sa petite-fille qui naîtra des années plus tard.

Céline Sciamma joue de cette magie du cinéma à plusieurs reprises dans son film, réalisant le souhait de l’enfant qui veut que la nuit passe vite pour être le lendemain, par une ellipse : la lumière qui s’éteint correspond au noir du changement de plan, au temps qui passe en un clin d’œil. Le cinéma brise les limites du temps : il l’accélère, le ralentit, permet de revenir en arrière ou d’aller dans le futur. Le cinéma permet à ses personnages de vivre des expériences qui nous sont impossibles mais le cinéma nous les fait partager, nous permettant ainsi de vivre et de ressentir par procuration. Petite maman nous invite à faire ce deuil de nos grands-parents mais aussi celui de notre enfance, de la maison dans laquelle nous avons grandi et des jeux que nous y faisions.

D’autres vies que la sienne

Cette vie par procuration, on la retrouve aussi dans les jeux des deux enfants. Elles inventent et jouent d’autres vies que les leurs, avec des scènes savoureuses où elles imaginent une enquête, brouillant alors les frontières du genre et de la famille, fantasmant des relations impossibles et improbables, des enfants cachés et des meurtres irrésolus. Car derrière la perte et le deuil des grands-parents, se cache la nostalgie de l’enfance, ancrée dans le film par les lieux qui l’abritent. La maison présente dans les deux temporalités, représente le trait d’union entre les deux époques. Ce lieu appartient autant à Marion qu’à Nelly. Quitter cette maison, c’est acter justement la fin d’une époque. Le deuil de la grand-mère marque la fin de l’enfance. Les jeux des deux enfants habitent une dernière fois ce lieu, le rendent vivant. Comment dire au revoir à un endroit qui enferme des souvenirs autrement qu’en l’habitant pleinement une dernière fois, en le faisant exister, en parcourant chaque pièce pour y retrouver les moindres souvenirs.

Petite maman renferme tout ceci, à la fois le personnel, l’intime, à travers le souvenir, le deuil et la mélancolie, et l’universel et le collectif, par le moment particulier auquel il arrive dans notre imaginaire.


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