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Chloé Zhao

Nomadland


Geneviève Sellier / dimanche 20 juin 2021

Ah qu'elle est belle la misère aux États-Unis!


Nomadland, troisième film de la réalisatrice sino-américaine Chloé Zhao, multi-récompensée aux Oscars, aux BAFTA, aux Golden Globe et primé à Venise, est encensé par la plupart des critiques français·es. Seule la presse « cinéphilique » fait des réserves, plus ou moins grandes (Le Monde, Les Inrocks, Cahiers du cinéma, Libération).

Par ailleurs, Les Inrocks signale que l’actrice a produit le projet et a elle-même choisi Chloé Zhao après avoir vu The Rider (le second film de Chloé Zhao). Le critique du Monde précise : « Le studio Disney, qui a dirigé sa campagne des Oscars (pour Nomadland), a recruté Chloé Zhao voilà deux ans pour tourner le nouvel épisode de la saga des Avengers, Eternals, avec Angelina Jolie. »
Autrement dit, Nomadland n’est pas un projet personnel de la réalisatrice, mais une commande de son actrice principale. Et il précède immédiatement dans la carrière de Chloé Zhao un autre film de commande, cette fois-ci un blockbuster, le 26e film de la saga de super-héros Marvel, Eternals, dont la sortie était prévue en novembre 2020, en même temps que Nomadland. Il sortira finalement un an plus tard, en novembre 2021. On est donc très loin d’avoir affaire à un film indépendant, avec l’aura qui s’attache à ce label en France.

La campagne déployée par le studio Disney (dont Marvel est une filiale) a été efficace puisque le film a décroché entre autres trois Oscars, avec cette plongée dans le monde des pauvres blancs (remarquons que les communautés les plus pauvres des États-Unis, les Afro-Américains et les Latinos, sont totalement absentes de ce monde) qui errent dans l’immensité des terres inhabitées du continent nord-américain, le plus souvent après avoir perdu leur maison lors de la crise des subprimes de 2008, habitant dans leur van aménagé et se retrouvant dans les emplois saisonniers (Amazon, la récolte des betteraves, les services dans les campings), autour de feux de camp dans les déserts, survivent comme il/elle·s peuvent en s’entraidant.

C’est ce monde que la journaliste Jessica Bruder a décrit dans une enquête au long cours, Nomadland, publiée en 2017, et qui a « inspiré » le film… Sauf que Chloé Zhao a inventé, pour « faire prendre la sauce », un personnage fictif, Fern, incarnée par Frances McDormand qui est devenue après son triomphe dans 3 Billboards le symbole de l’anti-glamour, autrement dit le « bon objet » de la cinéphilie internationale.

L’histoire se situe en 2011, quand Fern, la soixantaine, décide de vendre la plupart de ses biens et achète un van qu’elle aménage pour y vivre en parcourant le pays à la recherche d’un emploi. Elle a perdu son emploi d’institutrice remplaçante après la faillite de l’usine de plâtres où travaillait son mari récemment décédé à Empire, Nevada, devenue ville fantôme. Le film raconte les rencontres qu’elle va faire avec d’autres « nomades » au cours de ses pérégrinations aux quatre coins des États-Unis.

Malheureusement, ce personnage n’est clairement qu’un instrument et n’a aucune épaisseur humaine : toutes les scènes « de fiction » à son propos sont d’une indigence accablante.

Le mari défunt avec qui elle a passé sa vie a le grand mérite d’être absent dans le présent de l’histoire, ce qui permet une rencontre « sentimentale » avec un autre « nomade » (l’autre acteur professionnel, David Strathain) et l’ébauche d’une « romance » complètement déplacée dans le contexte. Quand elle a besoin d’une grosse somme pour payer la réparation de son van, elle va voir sa sœur, bourgeoisement installée, qui d’abord l’a mal reçue mais finit par lui rendre hommage, dans une scène dégoulinante de bons sentiments qui est en plus totalement incohérente (dans la scène précédente, elle s’engueule avec son beau-frère qui est agent immobilier).

Finalement, ce qui pose problème dans ce film, c’est l’enjolivement d’une situation d’extrême détresse dans le pays le plus riche du monde, sans que jamais le système qui a produit cette situation ne soit mis en cause.

Au contraire, le film romantise, à coup de musique sirupeuse et de couchers de soleil dans le désert, cette réalité sociale terrible. L’un des compagnons de galère de Fern se retrouve à l’hôpital où il subit une opération, sans que soit évoqué l’absence de prise en charge médicale des pauvres aux États-Unis. Même le travail dans l’immense hangar d’Amazon est présenté comme un lieu de convivialité chaleureuse ! Quand on sait que la direction américaine de cette entreprise tentaculaire a récemment réussi à faire voter l’interdiction de se syndiquer en son sein, et que son patron multimilliardaire n’a payé aucun impôt, cette vision d’Amazon confine à l’escroquerie, et revient objectivement à se faire complice de la plus grande entreprise d’exploitation mondiale du travail humain.

Enfin, chose curieuse, les rapports homme/femme sont idylliques dans ce monde des exclus... comme si la violence masculine pouvait disparaître avec l’extrême pauvreté...

Il est évident que si la réalisatrice avait fait, comme Jessica Bruder, un documentaire au long cours en suivant les vrais protagonistes de cette errance, ces laissés pour compte du capitalisme états-uniens, elle n’aurait pas décroché trois Oscars ! Mettre au centre du film la « performance » d’une actrice incarnant l’une de ces laissé·es pour compte, et en recueillir les dividendes hollywoodiens et internationaux, cela frise l’obscénité…


générique


Polémiquons.

  • J’ai vu ce film pour deux raisons : Chloé Zhao et Frances McDormand. Au regard de ce film, à priori, ces deux femmes ont du bien s’entendre.
    Du gros plan d’un petit caillou jusqu’au cosmos (ciel étoilé) en passant par les plans larges des paysages c’est beau …. Je me suis dit « il faut vraiment aimer ce pays pour le filmer ainsi ». Beau mais vide, symbole d’une Amérique délaissée.
    Film au sujet d’une population composée de personnes d’un certain âge voire de personnes âgées (très rares apparitions de jeunes) qui sont sans domicile fixe. Notons que la majorité de ces personnes jouent leur propre rôle. La vieillesse personnage principale ? …je me suis dit « il faut vraiment aimer ces gens pour les filmer ainsi ». Que de dignité, d’humanité ….
    Si les tracas quotidiens (euphémismes) sont évoqués c’est vrai il n’ya pas de conflits. Ce film met en exergue la solidarité entre ces personnes.
    C’est un film (social ?) américain sur l’Amérique : chaque personnage choisit sa vie pour faire face à l’adversité. Les causes de leur situations sont identifiées et évoquées mais personne ne se plaint (fatalisme). Vraiment américain ….
    L’Amérique étant un pays racialisé l’absence de personnes de couleur ne m’a pas choqué. Dans ces contrées et ce type de population, il n’y a peut être pas de mixité (à creuser !).

    A noter dans le même registre du film social américain (documentaire) :
    1) The last hillbilly, documentaire sur une famille blanche (là, c’est sûr il n’y a pas de gens de couleur) pauvre des Appalaches/Kentucky. Edifiant. Réalisé par un couple de français
    2) 17 blocks, documentaire sur une famille noire pauvre de Washington. Fatalité de la violence, solidarité, effort pour mettre fin à la spirale de l’échec. Bouleversant.
    C’était la semaine USA.

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