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Agnès Jaoui / 2026

L’Objet du délit


Par Geneviève Sellier / mercredi 24 juin 2026

Une vision complaisante du monde de l’opéra

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L’Objet du délit a beaucoup d’atouts : le savoir-faire d’Agnès Jaoui en tant que scénariste et metteuse en scène de film choral (genre qu’elle pratique depuis ses débuts de dramaturge avec Jean-Pierre Bacri (Cuisine et dépendances en 1993)et de réalisatrice depuis Le Goût des autres en 2000) : la distribution brillante qui mélange les générations : Daniel Auteuil, Agnès Jaoui elle-même, Jacques Weber pour les acteurices chevronné·es ; et pour la nouvelle génération, Eye Haïdara et nombre de nouveaux venus dans l’univers de la réalisatrice. L’autre atout, bien sûr, est l’opéra Les Noces de Figaro de Mozart, dans lequel Jaoui nous plonge progressivement à travers les répétitions jusqu’à la séquence où l’on assiste à la représentation de l’acte final quasiment en entier. Le sujet de cet opéra, d’après Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, est parfaitement pertinent pour le propos du film : qu’en est-il des rapports homme/femme dans le milieu du spectacle vivant après #MeToo ? La pièce et l’opéra sont sans doute pour leur époque les œuvres qui dénoncent le plus frontalement le comportement prédateur des hommes de l’aristocratie, à travers le fameux « droit de cuissage ». Et c’est encore ce que dénoncent depuis 2017 des actrices en France et ailleurs face aux comportements abusifs (viols et agressions sexuelles) de producteurs (Weinstein), de réalisateurs (Jacquot, Doillon), d’acteurs (Depardieu) et de chanteurs (Patrick Bruel). Enfin le lieu principal du tournage, les carrières de Lacoste dans le Lubéron, offre un cadre enchanteur à cette chronique de la préparation d’un opéra. C’est le premier film qu’elle fait depuis la mort de son co-scénariste Jean-Pierre Bacri et elle s’est adjoint quatre co-scénarites (trois hommes et une femme). Les planètes semblaient donc alignées.

Pourquoi ai-je ressenti une gêne de plus en plus forte au fur et à mesure du déroulement du film ?
Au début la réunion progressive des protagonistes de l’entreprise permet d’apprécier le talent d’écriture de Jaoui, à coup de répliques et de situations qui font rire : on assise à la sélection des chanteurs et chanteuses mais on comprend que les dés sont pipés : le mécène est présent dans la salle pour imposer sa fille Sophie (Tiphaine Daviot), chanteuse débutante qui a bien du mal à suivre le rythme de la partition ; le producteur, Poirier (Patrick Mille), a imposé comme metteuse en scène Mirabelle (Claire Chust) une jeune égérie de mode très « people » pour élargir le public traditionnellement élitiste et bourgeois de l’opéra en France ; laquelle entreprend de « moderniser » l’opéra de Mozart en mettant d’immenses phallus dans le décor ; son féminisme naïf donne lieu à des passes d’armes avec les deux stars où l’on rit à ses dépens ; le chef d’orchestre Igor (Daniel Auteuil) tente de ménager la chèvre et le chou en recrutant deux valeurs sûres, Piazzoni (Vincenzo Amato) pour interpréter le comte et Hannah (Agnès Jaoui) pour la comtesse, et une chanteuse noire virtuose, Cora (Eye Haïdara) pour interpréter Chérubin, ce qui suscite remarques et comportements racistes plus ou moins involontaires de la part de certains interprètes.

Mais le malaise s’installe quand se déclenche l’incident qui est censé illustrer les « dérives » de #MeToo : Sophie, peu sûre d’elle dans le rôle de Suzanne, se plaint à Cora des attouchements un peu trop appuyés de Piazzoni, alors même que Mirabelle s’apprête à lui demander d’être encore plus insistant, pour illustrer justement le caractère prédateur du Comte. La confusion est complète entre le personnage du Comte et le comportement du chanteur (dont on apprend peu après qu’il est homosexuel), ce qui décrédibilise complètement la plainte de la chanteuse et la suite que le scénario lui donne. En effet Cora va rameuter les interprètes et les technicien·nes pour exiger des excuses du chanteur, lequel manifeste depuis son arrivée le plus grand mépris pour ses partenaires et pour la metteuse en scène. On assiste à une sorte de tribunal où seule Hannah (Agnès Jaoui) refuse de voter. Outré de ces accusations, Piazzoni décide de partir, ce qui met en péril la production. Il est remplacé par une vieille gloire locale qui s’effondre à la veille de la première.

Pendant ce temps, on apprend qu’une cantatrice connue va publier la liste de dix grands noms du monde de l’opéra qui l’ont agressée sexuellement. Igor qui a eu jadis une aventure avec elle confie à Hannah son inquiétude de figurer sur la liste, ce qui donne lieu à des échanges pleins d’ironie sur la définition que chacun donne d’un rapport consenti. Cette liste qui plane jusqu’au bout comme une menace sur Igor reprend une rumeur qui s’est répandue pendant le festival de Cannes 2024 : la Dépêche du Midi titrait le 14 mai : « Une liste noire accusant dix personnalités du cinéma de violences sexuelles devrait être "rendue publique" lors de la 77e édition du festival de Cannes. Une rumeur ? Le Festival qui s’ouvre ce mardi serait "en vigilance renforcée” ». La rumeur s’est avérée sans fondement, mais a été perçue comme une tentative de décrédibiliser #MeToo. Le problème c’est que le film en fait une réalité puisque la liste des dix noms est finalement publiée par la fameuse cantatrice, et Igor manifeste son soulagement de ne pas y être. Dans la réalité, non seulement aucune actrice ni aucun collectif n’a jamais publié une liste de noms d’agresseurs et de prédateurs, mais celles qui ont tenté de dénoncer l’homme qui les avait abusées en tant que mineures, ont vu leur carrière gravement mise en cause (Adèle Haenel, Judith Godrèche).
J’ai également été gênée par la façon dont Agnès Jaoui se donne le beau rôle : alors que son personnage s’insurge contre les accusations d’agression sexuelle dont son partenaire est victime, et contre le « tribunal populaire » qui se met en place (et on est tenté de la suivre puisque le chanteur incriminé ne faisait qu’incarner un personnage), elle met le public dans sa poche à la fin, en envoyant balader Igor, qui « ne comprend rien aux femmes », ce qui la place implicitement du côté des féministes. Et le scénario se paye le luxe, pour donner quand même quelque gage à #MeToo, de faire du producteur Poirier (un passionné de foot qui déteste l’opéra !) un prédateur dont la tentative de coucher avec Mirabelle est finalement déjouée par deux membres de l’équipe. Comme il est étranger à la petite communauté que forment les interprètes et les technicien·es, le monde du spectacle est épargné, d’autant plus que le ténor italien, menacé par la rumeur d’agression de perdre tous ses engagements, revient in extremis sauver la représentation.

Le film se termine dans une harmonie assez suspecte : malgré ou à cause de la beauté du final de l’opéra de Mozart, on a l’impression que les violences sexuelles et sexistes dans le monde de l’opéra n’existent pas vraiment, contrairement à ce documente l’enquête lancée en 2020 par la sociologue Marie Buscatto.


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