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Arthur Harari / 2026

L’Inconnue


Par Geneviève Sellier / lundi 14 septembre 2026

Une « fable existentielle » inscrite dans des normes genrées

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L’intrigue de L’Inconnue est si compliquée que j’ai renoncé à la résumer moi-même… Voici comment elle est présentée sur Wikipedia :

« À l’aube de ses quarante ans, David Zimmerman est un photographe spécialisé dans les portraits, mais son travail le plus important reste non publié : il s’agit de photographies de sites déjà représentés sur de vieilles cartes postales, que son père a déjà photographiés une première fois. Solitaire et effacé, il se laisse un soir entraîner à une fête par quelques amis. Il y rencontre une femme aussi fascinante qu’énigmatique, qu’il a déjà prise en photo récemment, mais sans la connaître. Elle se jette sur lui et ils couchent ensemble. Mais au réveil, David découvre qu’il occupe désormais le corps de l’inconnue. Il n’ose pas parler de cette situation à ses proches, qu’il évite. Une rapide enquête lui permet de découvrir le nom de la femme qu’il est devenu, Eva, et de retrouver son passeport : elle est allemande. Il reçoit un message provenant de son propre téléphone portable, de la part d’une personne qui semble occuper son corps. Il la retrouve et voit donc son propre corps habité par une jeune femme, qui n’est pas Eva : en effet, l’être mystérieux qui a pris son corps la première nuit a couché par la suite avec une autre jeune femme, Malia, qui occupe donc désormais le corps de David. […] Une relation de plus en plus forte se noue entre les deux êtres qui ont occupé successivement le corps de David. Toutefois Malia se sent particulièrement mal dans ce corps et va assister de loin au mariage de sa sœur à sur les bords de Loire ; comprenant qu’elle ne rencontrerait qu’incompréhension et hostilité si elle essayait d’entrer en contact avec ses proches, Malia/David se suicide depuis un pont sur la Loire, bien que David (dans le corps d’Eva) se jette à l’eau pour tenter de la sauver. David / Eva, qui ne peut plus espérer retrouver son vrai corps, est recueilli dans un hôpital, apparemment en proie à une amnésie. Sortant de l’hôpital, il rend visite à sa mère, qui lui parle de l’enfance de David qu’elle croit toujours mort. »

Cette fable qui se veut « une méditation existentielle voire métaphysique » selon son réalisateur et co-scénariste Arthur Harari (dossier de presse), m’a laissée de marbre mais j’ai été sensible à l’extrême contraste entre le physique des deux acteurices principaux : Niels Schneider, le fils de famille séducteur d’Un amour impossible (Corsini 2018) et l’officier vif argent (Leclerc) de La Bataille de Gaulle (Baudry 2026), est méconnaissable : pâle et amaigri, le visage mangé par un collier de barbe noire, encadré par des cheveux raides, jusqu’à évoquer une figure christique façon Caravage ou Greco, il incarne une masculinité tragique en proie à la solitude et à des tourments intérieurs qui se manifestent par son obsession de la photographie comme témoignage de mondes disparus. Il se promène dans une banlieue totalement urbanisée qu’il confronte avec de vieilles cartes postales et les photos faites par son père des mêmes lieux. Au début du film où il est censé incarner David Zimmerman, il promène sa silhouette de zombie dans une fête hurlante qui ressemble beaucoup à un cauchemar. Dans la deuxième partie du film où il est « habité » par Malia, la jeune femme (Lilith Grasmug) avec qui il a échangé son corps au cours d’un acte sexuel, son humeur taciturne laisse place à un comportement de plus en plus angoissé qui débouchera sur un suicide.

En face de lui, Léa Seydoux présente un corps métamorphosé par une très récente maternité (elle indique qu’elle allaitait encore pendant le tournage), dont les formes sont la plupart du temps camouflées dans un trenchcoat beige, avec des cheveux mi-longs raides à la blondeur terne. Aux antipodes de son look habituel de star sexy, elle adopte une démarche volontairement lourde pour incarner David, avec un visage constamment fermé.

Les actes sexuels sont filmés de la façon la moins érotique qui soit : lors du premier échange, c’est la femme qui attire l’homme dans une cave et le renverse par terre pour s’empaler sur lui sans se déshabiller. Littéralement électrocutée par l’orgasme, la femme s’évanouit. Quand elle se réveille, David a disparu et on comprend qu’il s’est retrouvé dans le corps de la femme.

On peut voir dans la brutalité de cet acte sexuel la vieille angoisse masculine d’être aspiré dans le corps féminin. Quand David, au cours d’une autre soirée dans une boite de nuit tout aussi cauchemardesque que la fête du début, « baise » avec Malia, la même brutalité préside à leur échange sexuel mais cette fois-ci c’est lui qui domine la jeune femme et s’évanouit pour se retrouver « habité » par Malia.

Un troisième échange sexuel a lieu, encore plus dépourvu d’érotisme et de désir, quand Malia dans le corps de David, supplie David dans le corps d’Eva de faire l’amour avec lui/elle avec l’espoir d’inverser le processus et que chacun·e se retrouve dans son propre corps. Cette fois-ci le corps émacié de David est totalement dénudé, d’une maigreur maladive, et vient pénétrer le corps d’Eva qui reste habillée. Les grimaces douloureuses de Léa Seydoux disent à quel point ce rapport sexuel est contraint et dépourvu de plaisir. Il sera vain puisque chacun reste dans son corps d’emprunt.

Au-delà de la fable sur les échanges d’identité à laquelle on croit plus ou moins, j’ai été impressionnée par la performance des deux acteurices : Niels Schneider construit son personnage du côté d’un tragique existentiel qui est visuellement associé à la masculinité, alors que Léa Seydoux propose une féminité totalement dépourvue d’érotisme mais associée à la maternité, ce que vient corroborer la fin du film où Eva/David se découvre enceint·e (résultat du rapport sexuel initial) et renoue après le suicide de David/Malia avec la mère de David (Valérie Dréville) après avoir renoncé à avorter.

Le réalisateur déclare que le sujet de son film « n’est ni la transidentité ni le genre (…). En revanche, on peut dire qu’il emprunte plusieurs véhicules, notamment celui du changement de genre, pour faire vivre une expérience ayant trait au vertige de l’identité. » (dossier de presse) Cependant les images de masculinité et de féminité qu’il propose via la performance des acteurices sont ancrées dans une tradition iconique qui associe de façon opposée le masculin au tragique et à la mort et le féminin à la maternité.

On peut remarquer enfin que le film est dépourvu de toute contextualisation sociale comme de toute référence aux rapports de domination, qu’ils soient de genre ou de classe… Quand on écrit une fable existentielle, on ne s’embarrasse par de ce genre de considération !


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