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Sophie Letourneur / 2020

Énorme


>> Caroline Granier / mercredi 16 septembre 2020

Utopie ou dystopie?


Vous avez peut-être en tête la lettre d’Antonin Artaud citée par Virginie Despentes au début de King Kong Théorie [Grasset, 2006, p 135] : « J’ai besoin d’une femme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure. » Lettre qu’avec sa « passion d’inverser », Despentes détourne ainsi : « J’ai besoin d’un homme qui soit uniquement à moi... ». Certes, comme elle le dit : « Ça sonne tout de suite différemment ».

Et c’est cette différence-là qu’Énorme, le film de Sophie Letourneur explore.

Le film est ainsi succinctement résumé sur Wikipédia : « Ça lui prend d’un coup à 40 ans : Frédéric veut un bébé, Claire elle n’en a jamais voulu et ils étaient bien d’accord là-dessus. Il commet l’impardonnable et lui fait un enfant dans le dos. Claire se transforme en baleine et Frédéric devient gnangnan ». Film annoncé comme une comédie loufoque. Je suis allée le voir sans trop savoir à quoi m’attendre. Et j’ai eu la surprise de trouver à la fois beaucoup d’émotions et matière à réflexion.

Ce fantasme d’avoir un homme tout à soi, uniquement dédié à sa personne, Claire Girard (interprétée par Marina Foïs) l’a trouvé dans son mari, agent, coach, intendant, répétiteur, etc. Fred (Jonathan Cohen) se charge de tout, lui laissant le loisir de se consacrer entièrement à son art : c’est une pianiste professionnelle. Comme à chaque fois que les rôles sont inversés, l’histoire est édifiante : quelle bizarrerie de voir cet homme au foyer heureux de se sacrifier pour sa femme ! De voir cette femme si monstrueusement égoïste, jusque dans son plaisir érotique !

Sacrifice et égoïsme qui choquent – étrangement ! – beaucoup moins lorsqu’ils sont le fait de l’autre sexe… Notons aussi que ce couple hors norme du point de vue du genre est toléré par une société par ailleurs patriarcale, où l’on propose une escorte à Fred lorsqu’on le prend pour l’artiste (et pas à Claire), parce que les femmes sont encore minoritaires parmi les solistes. (Le film se différencie ainsi des fictions telles que Majorité opprimée d’Éléonore Pourriat ou de Jackie au royaume des filles de Riad Sattouf, où l’inversion concerne la société tout entière).

Mais voici qu’à la quarantaine, Fred a un désir d’enfant. Ce désir prend toute la place chez cet homme qui n’a, jusqu’ici, rien manifesté de personnel, et le pousse à trafiquer la pilule de Claire afin que celle-ci tombe enceinte malgré elle. Car pour elle, la situation est simple : pas de place dans sa vie pour un enfant.

Il y avait là un écueil que le film évite : faire passer cette histoire, « énorme », comme anodine. La violence que constitue cette tromperie n’est pas esquivée, elle est au contraire soulignée dans le scénario par l’intervention (un peu tirée par les cheveux, mais salutaire) d’une juriste, qui rappelle – et c’est heureux – qu’il s’agit là d’un acte délictueux qui pourrait être retenu contre Fred.

Certes, le public suit Fred avec empathie, et son point de vue est plutôt prépondérant dans le film. On ne peut qu’être sensible aux sentiments de cet homme si attentionné, dévoué aux autres, tellement impliqué dans son désir d’enfant – incarnation parfaite du care. Mais il serait faux de dire que son comportement ne pose pas problème. Le film est là-dessus d’une grande ambivalence, et c’est cela justement qui nous fait réfléchir.

Réfléchir sur le désir d’enfant. Pourquoi serait-il réservé aux femmes ? Quelle légitimité les hommes ont-ils à l’exprimer ? Comment l’entendre chez les hommes, et comment entendre – et respecter, chez les femmes, un non-désir d’enfant ?

Réfléchir, aussi, à ce qu’implique une grossesse, dans le corps des femmes. N’en déplaise à Fred – et comme le lui rappelle à plusieurs reprises le corps médical :

jusqu’à maintenant, ce sont les femmes qui accouchent. C’est bien du corps des femmes dont il est question ici. Le titre même du film résume cette idée du corps mis à rude épreuve pendant la grossesse et l’accouchement. Le travail (et on pense à son étymologie, « torture ») de Claire vient nous rappeler que les rôles ne sont pas symétriques quand il s’agit d’enfanter. Et que faire un enfant « dans le dos » de son/sa conjoint·e n’est pas la même chose selon qu’on est une femme ou un homme… Ce qui ne manquera pas de faire écho aux débats sur la GPA.

Le film ne porte aucun jugement sur ses personnages, se bornant à nous raconter cette histoire et à pointer les asymétries. Si Fred peut endosser les rôles sociaux du sexe féminin (homme au foyer, impliqué dans la préparation à l’accouchement, attendant la venue du bébé), il reste pendant toute la grossesse, malgré lui (et bien qu’il prenne lui aussi du poids), simple spectateur. Si la fameuse différence des sexes a un sens, c’est dans ce contexte de la grossesse et de l’accouchement. En revanche, pour ce qui est du désir d’enfant et du « maternage », nul doute que Fred ne soit, dans ces domaines, plus concerné que Claire.

Enfin, on pourra aussi réfléchir sur le rôle de Claire. Artiste aidée, assistée, choyée… n’est-elle pas finalement maintenue dans une dépendance préjudiciable ? Fred, en prenant en charge toute la sphère privée, ne s’arroge-t-il pas un pouvoir effrayant ? Le scénario nous donne ici à voir comment les dominé·es peuvent tirer de leur aliénation certains privilèges. Finalement, cet enfant non désiré ne pourra-t-il être pour Claire (comme c’est le cas pour beaucoup d’hommes !) une occasion de sortir un peu de son obsession du travail et de s’ouvrir à autre chose ? Si l’on prend encore davantage de recul, ce film nous interroge aussi sur la façon dont, dans un couple, se négocient les compromis et les sacrifices, lorsque les désirs de chacun·e ne sont pas concordants.

Film loufoque ? Pas tant que ça, finalement, car il met en scène des désirs qui sont universels – même si les normes genrées nous empêchent souvent de le reconnaître. Film fantastique ? Pas vraiment, les séances de préparation à l’accouchement et les scènes tournées à l’hôpital sont au contraire extrêmement réalistes,

frôlant même le documentaire. C’est son côté légèrement décalé qui rend le film étrange, et étonnamment émouvant.

Car nous aurions bien tort de bouder notre plaisir de voir à l’écran un homme qui exprime ainsi son désir d’enfant. De même qu’il est très appréciable de voir une femme qui ne vit que pour et par son art. Je pense particulièrement à la très belle scène où l’on voit Claire se remettre au piano malgré son ventre protubérant devant le regard ému et bienveillant de sa professeure de piano. L’art y perdra-t-il ? Pas sûr !

La fin du film, où l’on peut se demander si Claire demeurera la grande artiste qu’elle était, m’a par ailleurs rappelé ce très beau texte de Nancy Huston, Journal de la création (Actes Sud, 2001), dans lequel l’autrice s’interroge sur le lien entre « création » artistique et « reproduction ». À travers des témoignages de couples célèbres, elle nous rappelle que, pendant longtemps, la création a été le domaine réservé aux hommes, les femmes devant se contenter de la procréation. Les temps ont-ils changé ? Et avec quelles conséquences ?


>> générique


Polémiquons.

  • Pourquoi je n’ai pas aimé Enorme...
    parce que la question centrale du mec qui fait un enfant dans le dos à la nana que soi-disant il aime (elle va quand même se taper la grossesse, l’accouchement et tout ce qui va avec) n’est pas traitée, alors que ça tombe sous le coup de la loi (mis à part les rapports de couple pourris que ça suppose)
    et pas non plus la revendication légitime pour une femme qui a un métier aussi super que prenant de choisir de ne pas avoir d’enfant.
    sans parler de l’incohérence du personnage masculin qui nous est présenté comme totalement dévoué à sa femme mais qui n’a aucun scrupule à trafiquer ses pilules. si on voulait nous convaincre que le dévouement est un comportement pervers, on ne ferait pas autrement. mais jusqu’à maintenant, c’est les femmes qui sont accusées de s’en rendre coupables.
    détail secondaire : le "gag" du ventre qui double de volume brusquement n’a aucune justification dans cette histoire. et on ne comprend pas non plus pourquoi l’accouchement donne lieu à une séquence interminable (à part souligner le turn over du personnel soignant)
    Au fond, ce que suggère ce film, c’est qu’une femme qui ne veut pas d’enfant ne sait pas ce qu’elle veut (ça évoque furieusement la question du consentement : quand une femme dit non, c’est qu’au fond elle dit oui...)

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