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Ida Lupino / 1951

Avant de t’aimer (Not Wanted)


>> Geneviève Sellier / mardi 13 octobre 2020

La double peine d’une grossesse non désirée


Avant de t’aimer : le titre français de ce film d’Ida Lupino sorti en 1951 est particulièrement incompréhensible, alors que le titre anglais est parfaitement clair : Not wanted (non désiré). Il s’agit de la tragédie d’une grossesse non désirée chez une jeune fille d’une petite ville américaine : Sally, serveuse dans un bar, tombe amoureuse du pianiste, virtuose raté plein d’amertume, qui se laisse attendrir par sa jeune admiratrice, avant de repartir vers d’autres engagements. Comme nous sommes à Hollywood sous le code Hayes, le fait qu’ils couchent ensemble dans un parc, la nuit avant son départ, fait l’objet d’une ellipse : la main du pianiste qui jette au loin sa cigarette à peine allumée après avoir embrassé la jeune fille, est suivie d’un fondu au noir. En revanche, le comportement de la jeune fille qu’on retrouve ensuite chez elle en train de faire sa valise, est tout à fait explicite : consciente qu’elle a franchi un point de non-retour, elle décide de suivre le pianiste à Capitol City – la grande ville fictive où il a son prochain engagement –, sans le dire à ses parents, un couple âgé et acariâtre où la mère ne cesse de se plaindre d’en être réduite à faire la bonne, destin qu’elle veut éviter à sa fille en surveillant (en vain) ses fréquentations.

Dans le car qui l’emmène dans la grande ville, Sally est assise à côté d’un gentil garçon, Drew, qui lui donne une adresse pour se loger modestement. Sitôt arrivée, elle se précipite chez le pianiste qui l’accueille assez fraîchement, prétextant un travail harassant. Déçue mais obstinée, elle se fait embaucher dans la station d’essence où Drew travaille : on voit qu’il boîte suite à une blessure pendant la seconde guerre mondiale (il dit pudiquement « overseas »), ce qui a provoqué sa rupture avec sa fiancée. Il s’occupe de Sally gentiment, en essayant de dissiper sa tristesse. En effet, elle attend vainement que le pianiste la rappelle, et quand elle retourne le voir, c’est pour s’entendre dire qu’il n’est pas homme à s’engager : il a besoin de sa liberté pour poursuivre son rêve de musicien, même raté…

La mort dans l’âme, elle retourne à son travail et à sa chambre solitaire, et Drew mettra du temps à lui faire retrouver le sourire. Mais quand elle accepte enfin de faire un tour avec lui sur un manège, elle s’évanouit : le médecin lui apprend qu’elle est enceinte et devant sa stupéfaction atterrée, promet de ne rien dire. Elle fuit à nouveau, change de ville, et finit par trouver refuge dans une maison pour filles-mères où elle est prise en charge jusqu’à l’accouchement. Les femmes qui tiennent cette institution sont présentées comme bienveillantes et respectueuses des choix des jeunes femmes qu’elles accueillent. Quand Drew cherche à reprendre contact avec Sally (il a eu son adresse par son ancienne logeuse), la directrice l’informe sobrement sur la nature de l’institution et il s’en va sans se faire connaître…

L’accouchement (autre tabou du cinéma hollywoodien sous code Hayes) est filmé du point de vue de Sally : on voit le médecin et les infirmières masqué.es sous une énorme lampe chirurgicale… Puis on lui amène le bébé « tout à elle pour cinq minutes » : elle lui explique les larmes aux yeux qu’il faudra qu’il se débrouiller tout seul. On la retrouve dans le bureau de la directrice de l’institution qui lui explique l’adoption par un couple « de même race et de même religion », ce qu’elle accepte la mort dans l’âme. Elle reprend un travail mais la vue des enfants des autres la renvoie constamment à sa propre détresse. Attirée par un bébé qui lui sourit dans son landau devant une boutique où sa mère est entrée, elle le prend dans ses bras, avant d’être arrêtée pour kidnapping…

Si cette malheureuse histoire se termine par un (relatif) happy end, le chemin de croix de Sally est imputable à la société américaine : le film dénonce l’état d’ignorance affectif et sexuel dans lequel les filles sont maintenues sous prétexte de les protéger, le tabou de la virginité, la stigmatisation des filles-mères, tous ces maux d’une société construite sur un double standard genré dont les filles sont victimes. Mais c’est une dénonciation sans manichéisme : aucun personnage n’est diabolisé, même pas le pianiste, enfermé dans les souffrances d’une vocation ratée. Et la jeune Sally Forrest, révélée par Ida Lupino, incarne merveilleusement la « girl next door », cette jeune fille ordinaire victime de sa naïveté.

La qualité du film vient aussi de son style quasi-documentaire, pour faire la chronique d’une tragédie ordinaire, sans dramatiser par la mise en scène des situations qui sont en elles-mêmes suffisamment pathétiques. Seule la dernière séquence s’autorise un traitement dramatique, pour donner la mesure du désespoir de la jeune femme.


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