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Le réalisateur japonais Ryūsuke Hamaguchi n’a jamais reculé dans le maniement des concepts. Avec son nouveau film, Soudain, il se surpasse. On y découvre tout à la fois l’exposé des ravages du capitalisme, qui empiète sur la vie personnelle jusqu’à l’étouffer et écrase toute personne inapte à produire, et les principes de « l’humanitude », méthode de soins qui permet d’apaiser et d’accompagner les malades en leur (re)donnant toute leur dignité. Le cinéaste s’inspire de l’échange épistolaire entre la philosophe Makiko Miyano, alors touchée par un cancer, et l’anthropologue de la santé Maho Isono (qu’il a sollicitée pour le scénario), ainsi que des travaux sur le capitalisme de la philosophe féministe américaine Nancy Fraser .
Vu sous cet angle revendiqué par le réalisateur lui-même, Soudain aurait pu n’être qu’un pensum ennuyeux. Il faut tout le génie de Ryūsuke Hamaguchi pour transformer ces discours en dialogues et chorégraphies d’une fluidité et d’une poésie envoutantes. Il embarque le spectateur pour un voyage au long cours hors norme (plus de trois heures et quart), en compagnie de Virginie Efira et Tao Okamoto, lauréates ex-aequo du prix d’interprétation à Cannes – une reconnaissance commune fort méritée. En effet, Soudain est aussi l’histoire de deux femmes qui se rencontrent par hasard et s’apprivoisent par le verbe.
D’ailleurs, ces dialogues très élaborés et les déambulations de ses personnages ont amené Hamaguchi à tourner en France. Il n’est pas le premier réalisateur japonais à opérer un tel choix : Hirokazu Kore-eda (La Vérité, 2019), Kiyoshi Kurosawa (Le Secret de la chambre noire, 2016 ; La Voix du serpent, 2024), pour ne citer qu’eux, l’ont précédé. « En France, explique Hamaguchi, un film extrêmement dialogué peut exister. La tradition du cinéma japonais est, à l’inverse, plutôt axée sur le silence et les images . » Il se réclame de l’influence de Jean Eustache et d’Éric Rohmer.
Tout commence par le portrait de Marie-Lou (Virginie Efira), dans ses activités de directrice d’un EHPAD, un univers rarement filmé de personnes âgées en perte d’autonomie, certaines en fin de vie. Marie-Lou s’acharne à introduire les méthodes de l’humanitude, exposées dans les moindres détails : accrocher le regard du malade, lui parler, lui dire les gestes que l’on va accomplir, ne jamais le forcer, le stimuler au maximum pour qu’il se tienne debout, etc.
À son habitude, Hamaguchi prend son temps : il s’attarde sur les résidents, leur corps vieillissant, leur regard, leur sourire, leur tristesse, leur fuite… ; sur les gestes des soignants qui crispent les malades quand ils sont faits mécaniquement ou au contraire les tranquillisent quand ils sont empreints d’empathie ; sur Marie-Lou dans ses rapports aux résidents mais surtout au personnel qu’elle veut convaincre, où l’enthousiasme cède parfois devant l’impatience voire le découragement. Elle se cogne aux réalités du manque de soignants, convaincus pour la plupart mais ne disposant pas du temps nécessaire pour appliquer les fameux principes. Il est plus rapide de plier les personnes âgées à une organisation chronométrée, quitte à les secouer, que d’adapter l’organisation aux malades. Il faudrait plus de personnel formé et donc plus d’argent. Si ses supérieurs et les représentants des actionnaires louent sa ténacité et même ses résultats médicaux et humains, la rentabilité n’est pas au rendez-vous. Or, dans ce monde, rien n’est plus impératif que le critère financier… Marie-Lou se débat comme elle peut dans cette contradiction.
Deux rencontres vont la sortir de ce carcan : celle d’un enfant autiste, Tomoki, perdu aux Buttes-Chaumont, et surtout celle d’une metteuse en scène, Mari, en résidence artistique en France. Hamaguchi ouvre une nouvelle séquence en prenant soin de présenter ces nouveaux venus. Il s’installe au Théâtre 13 à Paris. Il filme la représentation théâtrale imaginée par Mari, qui fait le pari de laisser le jeune autiste perturber au gré de ses humeurs le jeu de Goro, son (vrai) grand-père, puis la séance de questions/réponses avec le public.
La pièce est donnée en japonais sous-titré, mais la metteuse en scène et son acteur répondent en français aux spectateurs. À partir de cette séquence, le film jouera sur les deux langues jusqu’à la fin, pour mieux exprimer les différences et les rapprochements entre les deux cultures, entre les deux femmes. Magnifique performance d’Efira et de Tao qui passent d’une langue à l’autre avec une facilité remarquable !
En fait, comme le précise Goro dans la séance questions-réponses, « on n’exprime pas ses sentiments de la même manière dans sa langue de naissance ». C’est naturellement en japonais, et devant le reste de la salle qui ne comprend rien, que Mari révèle à Marie-Lou, qu’elle est atteinte d’un cancer incurable pouvant « soudain » dégénérer (d’où le titre du film) ; auparavant celle-ci lui avait confié en japonais faire face à une impasse dans son travail. Ainsi naît, sous nos yeux, le coup de foudre amical entre Marie-Lou et Mari. Chacune est convaincue à sa manière qu’il faut « rendre possible l’impossible », comme elles ne cessent de répéter.
Nous entrons dans la dernière phase du film, sans doute la plus émouvante. On va suivre les deux femmes dans leurs pérégrinations parisiennes, au pied fort venteux de la Bibliothèque nationale de France à Paris (13e arrondissement), prises dans un flux de paroles et enveloppées de la nuit bleutée et scintillante. On les retrouve dans les locaux de l’EHPAD : tantôt auprès de résidents, tantôt dans la salle à manger commune du personnel où Mari se lance dans un très long exposé sur le capitalisme cannibale, tableau blanc et crayon à l’appui ; tantôt dans des séances collectives avec les patients, leurs parents, dans des scènes parfois drolatiques. On fait aussi un détour par Kyoto, où les deux amies prolongent leur discussion, contemplant à l’aube le paysage des hauteurs de la ville historique, assises sur un tronc d’arbre. Une succession de moments magiques, d’envolées oniriques, de tendresse, de sourires.
Cette relation intense a permis à Marie-Lou d’apprendre à composer avec les obstacles sans renoncer à ses objectifs, et à Mari d’accepter de se laisse glisser vers la mort, tout en maintenant le lien avec la vie jusqu’au dernier moment. Un hymne au partage pour un film solaire.








