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Géraldine Nakache / 2026

Si tu penses bien


par Mathilde Vray / jeudi 22 octobre 2026

Se sauver à quel prix ?

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Si tu penses bien, le quatrième long-métrage de Géraldine Nakache, présenté dans la sélection Cannes Première lors du 79e Festival de Cannes, s’attaque au sujet sensible des violences psychologiques et de l’emprise conjugale.

Gil (Monia Chokri) rencontre Jacques (Niels Schneider), un homme séduisant et charismatique : le prince charmant à première vue. Elle vit en France, lui à Dubaï. Lorsqu’elle tombe enceinte, Jacques n’hésite pas une seconde : il rentre en France. D’une déclaration d’amour sur un palier parisien, ils fonderont une famille et seront heureux, avec la promesse d’être là l’un pour l’autre. Leur bonheur s’écrit dans la rapidité et le couple se marie dans la précipitation. Élevés tous les deux dans la religion juive, Gil et Jacques célèbrent leur union à Dubaï avec un rabbin que Jacques connaît bien ; leur vie de couple commence sans ombre au tableau.

Derrière un conte de fées de façade, Géraldine Nakache choisit de montrer l’emprise comme un long processus, où règnent l’isolement et la privation de liberté sous couvert d’amour et de bienveillance. En effet, l’enfermement de Gil se construit progressivement, à mesure que Jacques impose ses règles et étend son contrôle sur son quotidien. Il déploie autour d’elle une mécanique de victimisation parfaitement rodée, mêlant crises de jalousie, délires paranoïaques et remarques incisives et culpabilisantes. Mais l’écriture du personnage masculin interroge : on ne sait que très peu de choses sur son passé, sa famille ou son travail. Alors que le récit dépeint la vie de Gil, son environnement familial et professionnel, Jacques reste une figure insaisissable. Cette asymétrie des deux personnages suscite la méfiance chez le spectateur et renforce le climat d’inquiétude autour de Jacques, dont l’opacité accentue l’antipathie qu’il inspire.

Juif pratiquant, Jacques fait de la religion la toile de fond de leur couple, et Gil doit s’y conformer. Peu pratiquante, elle est désormais tenue de se plier aux règles qui régissent la vie d’une femme juive mariée, mais aussi aux attentes de Jacques, qui la réduit à son rôle d’épouse et de mère de famille. Se dessine alors une double soumission, aux prescriptions religieuses et à l’autorité maritale : ces obligations révèlent la domination patriarcale permise par la religion, et dont Jacques tire allégrement parti pour mieux asseoir son emprise.

Dans une scène particulièrement pénible à regarder et significative de cette double soumission, Jacques s’énerve car Gil l’a fait attendre après le mikvé qu’elle ne voulait pas faire (dans le judaïsme, le mikvé est un bain rituel et purificatoire autorisant, entre autres, une femme à la reprise des rapports sexuels après ses menstruations). Il saute brusquement du lit, hurle et l’insulte ; elle est allongée, en position de faiblesse. Le cadrage révèle la musculature saillante de cet homme, tandis qu’elle est filmée en plongée, rapetissée en bord de cadre. Géraldine Nakache illustre le déséquilibre du rapport de force dans une image parlante, où Jacques est en position de supériorité physique.

Si le film montre sans détour la violence de Jacques, il aborde la religion avec davantage de retenue : il en soulève la place dans l’emprise conjugale, sans pour autant chercher à questionner frontalement le judaïsme. En ce sens, la réalisatrice fait le pari de l’observation avec une approche quasi documentaire des scènes religieuses, notamment dans le bureau du rabbin, avec des plans d’ensemble et des champs-contrechamps donnant parfois l’impression d’une mise à distance du spectateur. Cependant, certains choix de mise en scène provoquent l’effet inverse, avec les scènes de mikvé notamment. Ici, la caméra accompagne Gil dans une intimité à laquelle Jacques n’a pas accès : la préparation au bain, l’immersion dans le bassin entièrement nue. La finesse de la mise en scène repose sur ce paradoxe : alors que la caméra nous rapproche de Gil et nous donne accès à un moment profondément personnel, le rituel auquel elle se plie s’inscrit dans un ensemble d’injonctions religieuses qui pèsent sur elle. Le jeu de distance et de proximité se prolonge dans les gros plans sur son visage, traduction de l’incompréhension et de la détresse dans laquelle elle se trouve. Sans attaquer ni défendre la religion, Géraldine Nakache laisse au spectateur le soin de se forger sa propre opinion, en donnant à voir ce que la protagoniste traverse plutôt qu’en formulant un jugement explicite.

Ce que le spectateur perçoit, l’entourage de Gil, lui, peine à le voir. Malgré des parents aux petits soins et un frère attentionné, sa famille reste longtemps impuissante face à ce que subit Gil. La scène du restaurant est révélatrice de cette difficulté à réagir : l’ambiance est pesante entre les deux époux, et le frère de Gil comprend que quelque chose ne va pas, sans pour autant chercher à creuser davantage. Plus tard, il confronte Jacques, comprenant peu à peu son manège, mais cette intervention ne débouche sur aucune aide concrète. Pour ces raisons, la représentation de cette famille a de quoi déranger. Si l’isolement de la protagoniste saute aux yeux du spectateur, le comportement des parents interroge : comment peuvent-ils rester aveugles, alors même que le mal-être de leur fille est patent ?

Il faut dire que Jacques sait donner le change. Niels Schneider incarne avec justesse un mari mielleux aux airs attentionnés, dont la douceur apparente contraste fortement avec toute la violence et la perversité dont il est capable, aussi bien dans les disputes bruyantes que dans les menaces chuchotées. Face à lui, Monia Chokri donne à Gil une fragilité alimentée par le brouillard mental et la peur constante de provoquer la colère de Jacques, jusqu’à la voir se vider peu à peu de sa substance. Une ambiance suffocante s’installe, portée par un tandem Chokri-Schneider plus que convaincant.

Le film s’achève sur une fin ouverte, où la réalisatrice ne dit rien de ce qui attend Gil : sera-t-elle en sécurité, la police va-t-elle agir ? Fidèle à son pari de l’observation, elle ne tranche pas et laisse le spectateur face à ses interrogations. Malgré un dénouement frustrant, difficile d’imaginer une autre conclusion, tant il correspond à la situation de nombreuses femmes victimes de violences conjugales : se sauver ne garantit pas d’être sauvée en retour.


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