______________________
Depuis ses débuts pendant la pandémie de Covid-19, Bridgerton s’est imposée comme une série légère et romantique ; les spectateurs s’attendant à des épisodes pleins de tension sexuelle. Chaque saison est consacrée à l’histoire d’amour d’un membre différent de la fratrie Bridgerton, qui s’inspire des huit romans de l’autrice américaine Julia Quinn. En suivant l’ordre des livres, la saison 3 aurait dû se focaliser sur Benedict, mais, dans ce qui pourrait presque passer pour un destin typique de cadet, son histoire a été repoussée pour privilégier la romance naissante entre Penelope (Nicola Coughlan) et le troisième frère Bridgerton, Colin (Luke Newton). Dans ce quatrième volet, la série met Benedict Bridgerton (Luke Thompson) au centre de l’intrigue, lui qui, jusqu’ici, servait surtout de ressort comique quand l’attention se portait sur ses frères et sœurs. Son personnage est depuis longtemps favori du public : séduisant deuxième fils, il sert de contrepoint au sérieux de son frère aîné Anthony (Jonathan Bailey), tout en apportant un soutien moral précieux à sa jeune sœur féministe Eloïse (Claudia Jessie). Là où les autres protagonistes masculins de Bridgerton ont souvent adopté un registre plus sombre et tourmenté, Benedict se distingue par sa légèreté et son charme.
En dehors du foyer familial, Benedict profite des fêtes, s’adonne au dessin et à la peinture et explore sa sexualité (cette saison ne gomme pas sa bisexualité, même si l’on sait qu’il « finira » avec une femme). Au début de la quatrième saison, il s’est tellement consacré à ces plaisirs que sa mère (Ruth Gemmell) l’accuse de devenir un libertin. Dans cette société obnubilée par les ambitions matrimoniales des mères pour leurs filles à marier, cela ne diminue en rien son attrait sur le marché du mariage. « Ce qui compte vraiment, c’est son nom de famille », lance une mère à ses filles, avant d’ajouter que, de toute façon, « tout le monde sait que les libertins repentis font les meilleurs maris ». Mais les frères et sœurs Bridgerton sont en quête du véritable amour (qui, dans la série, mène inévitablement au mariage). Dans la saison 4, on voit donc Benedict envisager de se marier après sa rencontre lors d’un bal masqué digne d’un conte de fées (en l’occurrence Cendrillon) avec une mystérieuse inconnue en robe argentée.
Cette quatrième saison, comme la précédente, a été diffusée en deux parties sur Netflix. La première partie est davantage consacrée à la relecture de Cendrillon puisque Benedict cherche la mystérieuse jeune femme du bal, Sophie (Yerin Ha), qui lui a laissé non pas une pantoufle de vair, mais un gant. Sa quête est vaine et pour cause : elle n’évolue pas au sein de la haute société puisqu’elle est la fille illégitime d’un comte et, depuis la mort de son père, subvient elle-même à ses besoins en étant domestique. J’ouvre ici une parenthèse : l’indifférence à la race était un travers de la saison 1 et Bridgerton récidive puisque Benedict cherche sa mystérieuse inconnue parmi les jeunes femmes de la haute société, y compris des femmes noires, quand il passe des heures à faire son portrait et donc il sait qu’elle n’est pas noire (elle est d’origine coréenne !). Je ferme la parenthèse.
Lady Featherington (Polly Walker) et ses filles Prudence (Bessie Carter) et Philippa (Harriet Cains) occupaient les rôles de marâtre et méchantes belles-sœurs, mais la dernière saison les a vues se repentir, il a donc fallu trouver un·e autre antagoniste. Il s’agira de Lady Penwood, incarnée par Katie Leung (l’actrice est âgée de 38 ans et joue la mère de deux filles adultes, alors que Luke Thompson, 37 ans, tient le rôle du séduisant célibataire romantique). Les flashbacks nous montrent Sophie contrainte par son père Lord Penwood à vivre comme sa pupille plutôt que comme sa fille, fille dont il n’a même pas révélé l’existence à sa nouvelle épouse qui la découvre à son arrivée dans sa nouvelle demeure. À la mort du père, Lady Penwood est forcée de garder Sophie sous son toit, mais la relègue au rang de domestique (Sophie pense que son père l’a exclue de son testament et que Lady Penwood la garde par bonté, mais on découvrira qu’elle convoitait sa dot).
Sophie aussi incarne un nouveau type de personnage féminin : astucieuse, de statut modeste (on apprécie ses relations avec les autres domestiques), empathique, et suffisamment indépendante d’esprit pour confronter Benedict à son comportement de libertin. Benedict retrouve Sophie sans la reconnaître dans un contexte hiérarchique directement lié à son travail et, s’inspirant de la très célèbre série britannique Downton Abbey, Bridgerton met ainsi son protagoniste face à une situation jusqu’ici inexplorée : une romance entre classes sociales différentes. On glisse de Cendrillon vers La Petite Sirène, où Benedict cherche toujours sa mystérieuse inconnue, alors qu’elle se trouve juste sous son nez. Benedict fait venir Sophie pour travailler pour sa famille, ignorant complètement les conseils de sa gouvernante qui l’avait sermonné au sujet des inégalités de pouvoir dans les relations de travail. Le risque que Sophie fait courir à son nouvel emploi en étant proche d’un fils de la maison apporte un enjeu supplémentaire.
De même, la proposition de Benedict à Sophie de devenir sa maîtresse constitue un ressort dramatique bien plus pertinent, réaliste et fidèle à l’époque que ce qu’on a pu voir dans les précédentes saisons pour les couples principaux. La série défend la figure de la maîtresse dans un cadre historique propre à la Grande-Bretagne du XIXe siècle, ce que bon nombre de spectateurs ne semblent pas avoir tout à fait saisi au vu des réactions outrées sur les réseaux sociaux. En effet, si la proposition de Benedict peut paraître choquante pour un public contemporain habitué au récit du grand amour hétéronormé, unique et fidèle, ce comportement est en réalité typique des romans se déroulant à l’époque de la Régence. On peut donc percevoir comme très arrogants les discours de Benedict sur son mépris des conventions sociales alors qu’il n’envisage même pas de renoncer à sa propre position pour épouser Sophie, mais les hommes aristocrates n’épousaient jamais des domestiques au XIXᵉ siècle. Ce n’est pas donc pas la demande de Benedict qui est censée être surprenante, puisqu’elle est vraisemblable pour son époque, mais le fait que le héros, jusque-là incapable de s’engager et contraint de choisir entre épouser Sophie ou rester au sein de sa famille et de la bonne société, évolue, change d’avis. Sophie refuse d’être « réduite à une courtisane de luxe » et il finit par se rendre compte qu’elle est plus importante que ce que peuvent penser son entourage et la haute société. La saison traite avec sérieux les enjeux de cette romance entre classes sociales différentes. L’insistance de Violet Bridgerton (Ruth Gemmell) pour que ses enfants se marient par amour finit par se retourner contre la famille, maintenant que Benedict est tombé amoureux de Sophie. Et le fait qu’Anthony s’y oppose renforce l’idée que tout l’environnement social est contre leur union.
On découvre finalement que le père de Sophie lui a bel et bien laissé de l’argent, ce qui suggère que les hommes riches dans sa vie (son père défunt, Benedict) apparaissent comme des protecteurs généreux et désintéressés, tandis que les femmes riches (Lady Penwood, temporairement Violet Bridgerton) endossent le rôle d’antagonistes ! Évidemment, la série trouve un moyen de « légitimer » Sophie, de sorte que Benedict n’ait en réalité aucun sacrifice à faire pour l’épouser, et que les divisions de classe au sein de la haute société restent parfaitement intactes, les « gentils » riches obtenant tout ce qu’ils désirent (Benedict n’étant finalement pas tombé amoureux d’une « vraie » domestique). La série abandonne l’intrigue de Cendrillon pendant tout un temps, mais y revient à la fin en montrant Sophie dans une robe qui se réfère clairement à la princesse éponyme du film de 1952 des studios Disney.
Cette quatrième saison est affaiblie par la multiplication des intrigues secondaires : l’amitié entre Penelope et Eloïse, l’ignorance de Francesca en matière de sexualité, et même l’annonce du départ de Lady Danbury (Adjoa Andoh) donnent l’impression de détourner l’attention du couple principal. Si c’était une série au format classique des chaînes généralistes américaines (22 épisodes par saison), des éléments comme Eloïse accompagnant Hyacinth à ses leçons de maintien ou la femme de chambre de Lady Featherington réclamant une augmentation seraient de charmantes parenthèses. Mais dans ce qui ressemble davantage à une mini-série (8 épisodes), diffusée tous les deux ans, ces intrigues secondaires créent un déséquilibre. Ceci dit, si les Mondrich ont flotté de manière un peu maladroite dans l’univers de Bridgerton ces dernières saisons, voir Alice Mondrich (Emma Naomi) devenir la nouvelle dame de compagnie de la reine Charlotte (Golda Rosheuvel) est une astucieuse idée pour resserrer les liens entre les nombreux personnages de la série. Son idée finale, soufflée à la reine, de légitimer un mariage entre classes sociales différentes fait écho au premier mariage interracial royal mis en scène dans le spin-off Queen Charlotte qui est l’explication de la société diversifiée dépeinte dans Bridgerton. Alice remplace donc Lady Danbury dans son rôle de confidente de la reine : une femme métisse intelligente, issue initialement d’un milieu social modeste (son fils devient baron de Kent dans la saison 3, via un lointain héritage du côté d’Alice), qui exerce une influence certaine sur la monarque.
On apprécie aussi l’intrigue de Violet Bridgerton, la matriarche de la famille qui voit enfin sa sexualité sortir de l’ombre au cours de ce qui semble être la mécanique rodée de la « grande scène d’amour de mi-saison ». Les spectateurs avaient perçu le désir de Violet dans Queen Charlotte, lorsqu’elle avoue à Lady Danbury que sa libido, longtemps endormie, commence à se réveiller. En utilisant la métaphore d’un jardin, elle explique qu’à la mort de son mari, son jardin est mort avec lui. Avec l’arrivée de Lord Marcus Anderson (Daniel Francis) dans la saison 3, le « jardin » de Violet est revenu dans la conversation et dans la saison 4, elle est prête à être « entretenue » (toujours la métaphore du jardin, bien sûr). Lorsqu’elle invite Marcus à prendre le « thé » dans l’épisode 4, il la trouve appuyée de manière séduisante contre le lit, vêtue de lingerie inspirée de l’époque Régence. Dans une réplique devenue favorite des fans, Violet dit : « C’est moi le thé qui vous a été servi ». Écrite par la productrice exécutive Shonda Rhimes, cette scène insuffle à Violet une nouvelle assurance sexuelle. Associée au dialogue direct de Rhimes, l’émancipation de Violet est renforcée par une caméra adoptant un regard féminin destiné à mettre en avant son plaisir. C’est particulièrement important pour les représentations de la sexualité des femmes d’âge mûr (Ruth Gemmell a 58 ans), encore trop rares à l’écran (la ménopause étant traditionnellement associée à des notions patriarcales de déclin et de flétrissement, les médias préfèrent reléguer les femmes moins jeunes à l’arrière-plan). La représentation d’une femme âgée exprimant du désir sexuel conduit souvent le public à considérer ce désir comme obsolète ; ainsi, les femmes de plus de 50 ans – même moins ! – qui l’assument sont fréquemment dépeintes comme honteuses ou désespérées .
Bridgerton revendique un univers totalement à part et ne cherche pas tant la profondeur ou la subtilité que la sincérité et le romanesque, qu’elle déploie avec une générosité assumée. Les costumes et les décors sont superbes, l’intrigue directement tirée de Cendrillon n’a pas la moindre once de cynisme et il y a beaucoup de tendresse dans les scènes d’amour. Netflix vient d’annoncer que la saison 5 sera consacrée à la troisième sœur de la fratrie, Francesca (Hannah Dodd), en deuil de la mort prématurée de son époux John (Victor Alli). Et, comme cela nous avait été « teasé » à la toute fin de la saison 3 (sa rencontre avec Michaela, la cousine de son époux, initialement un homme dans les romans), sa romance sera lesbienne. L’engouement sera-t-il aussi frénétique et collectif que pour la romance gay de Heated Rivalry (HBO) ? L’été 2027 (à confirmer) sera saphique ! Espérons aussi qu’il offrira tout autant de sensualité sans la limiter aux personnages les plus jeunes.

















