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Samuel Theis / 2025

Je le jure


par Geneviève Sellier / mardi 27 mai 2025

Un prolétaire confronté au rituel d'un procès

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Je le jure de Samuel Theis est un film étrange, qui met mal à l’aise. Parce qu’il met en scène dans la première partie du film une région déshéritée, la Moselle – dont le réalisateur est originaire –, un milieu marginal – des employés d’une recyclerie de métaux, des hommes qui se retrouvent pour chasser le sanglier et qui finissent la soirée en buvant et en dansant –, comme on n’a pas l’habitude d’en voir au cinéma. De plus ils et elles sont incarnées par des acteur·ices non professionnel·les, dont le rôle principal, Fabio.

C’est aussi un film de procès, un genre en soi, que le réalisateur aborde de façon non conventionnelle, à travers le point de vue du juré Fabio, totalement étranger à l’institution : sa première réaction quand il reçoit la convocation est de s’y soustraire. Son amie lui explique que c’est une obligation. Le réalisateur a fait le choix judicieux de faire incarner les personnages de milieux sociaux favorisés par des acteur·ices professionnel·les : Marina Foïs est la présidente de la cour, Sophie Guillemin est la procureure ; parmi les jurés, Louise Bourgoin est médecin, Micha Lescot est professeur, on reconnaît aussi Emmanuel Salinger. Cela accentue le contraste social avec les personnages du milieu de Fabio.

Il y a au moins deux mondes dans ce film : d’une part le monde de Fabio, le protagoniste, un homme mutique, typique de cette masculinité marginalisée que décrit la sociologue Raewyn Connell, caractérisant des groupes socialement dominés. Fabio entretient en secret une relation amoureuse avec une femme qui appartient à son milieu mais qui a l’âge d’être sa mère. D’autre part le monde de la justice, avec son apparat et ses rituels. Ces deux mondes resteront étanches l’un à l’autre. On devine un troisième monde, le plus opaque, celui de l’accusé, un jeune pyromane accusé d’avoir provoqué la mort d’un pompier : on assiste à son procès en appel, après une condamnation en première instance à 12 ans de réclusion criminelle. Sa mère, ivoirienne, convoquée comme témoin, raconte un parcours « sans histoire » où l’on entend surtout le fossé immense entre la mère et son fils.

On comprend peu à peu qu’il y a un écho entre les deux protagonistes masculins, le juré et l’accusé, qui appartiennent tous deux à un groupe dominé, et manifestent la même incapacité à s’exprimer. Mais l’accusé restera enfermé dans son silence, seulement interrompu par des accès de colère, alors que Fabio écoute en silence le procès avant de poser la seule question concernant l’accusé : a-t-il eu des pensées de suicide ? Question qui témoigne d’une empathie qu’il sera quasiment le seul à manifester, mise à part la jurée médecin incarnée par Louise Bourgoin, avec laquelle il nouera un contact personnel. Le film s’attache à décrire les effets du procès sur Fabio, y compris à travers un rêve d’incendie dans l’appartement de sa maîtresse où il la voit dans son lit, entourée par les flammes, autre indice de son identification avec l’accusé.

Contrairement à d’autres récents films de procès, en particulier Anatomie d’une chute (Justine Triet 2024), le film met surtout en scène les limites de ce rituel : le procès aboutit à une impasse : on n’en saura pas plus sur les motivations de l’accusé, et les délibérations du jury, bien que fortement encadrées par les magistrats, mettent en évidence des points de vue irréconciliables, majoritairement imprégnés par un désir de répression plutôt que de compréhension. La condamnation en appel est alourdie, suivant les réquisitions du parquet.

En revanche, le protagoniste du film repart changé de cette expérience. La fête familiale qui clôt le film, et qui fonctionne en écho avec la soirée dansante du début, met en scène le changement d’attitude de Fabio : dans la première, il évitait soigneusement de danser avec sa maîtresse, soucieux de garder le secret sur leur relation, ce qu’elle lui reprochera ; dans la seconde il vient l’inviter à danser et l’embrasse en l’enlaçant, au vu et au su de sa famille et de ses amis qui ne cachent pas leur étonnement. Le film suggère qu’il a puisé dans l’expérience du procès, le courage d’assumer son désir pour une femme plus âgée, malgré la réprobation sociale qui entoure la différence d’âge dans ce sens.

Il faut enfin aborder le contexte exceptionnel dans lequel s’est fait le tournage. Le réalisateur a été accusé d’agression sexuelle par un jeune technicien au cours d’une soirée arrosée, et celui-ci a quitté le tournage. La production, dirigée par Caroline Bonmarchand, a pris cette plainte au sérieux et a mis en place un dispositif pour isoler le réalisateur de l’équipe en plateau, ce qui a permis de terminer le film.

Dans l’entretien avec le réalisateur qui figure dans le dossier de presse, celui-ci explique : « Quand j’ai été mis en cause sur le tournage, je n’ai pas voulu fuir cette accusation, et j’ai eu à cœur d’instaurer une transparence totale avec l’équipe du film. Notre intérêt à tous fut de maintenir en permanence le dialogue, malgré la difficulté de la situation. Il ne s’agissait pas seulement de préserver le film ou son économie, mais de faire en sorte que chacun puisse bénéficier d’un espace d’écoute et de sécurité. L’enjeu principal pour toute l’équipe était de trouver un équilibre entre deux impératifs : la poursuite du projet et le respect de chaque individualité, en dehors du temps judiciaire. Un protocole d’éloignement a donc été mis en place. Bien que douloureux et perfectible, il a permis de poursuivre le tournage. J’étais d’abord sur le plateau lors des répétitions avec les comédiens et les techniciens qui acceptaient ma présence. Une fois la mise en place achevée, j’étais isolé dans une pièce, pour ne pas croiser ceux qui ne le souhaitaient pas, et je donnais la suite de mes instructions au casque. La production a également proposé un accompagnement psychologique à ceux qui le souhaitaient, complété par des réunions où chacun était libre de s’exprimer. Je pense que le cinéma peut aussi devenir un espace pour expérimenter d’autres manières de faire, plus horizontales et collectives. »

Par la suite la production et la distribution ont décidé en accord avec le réalisateur, de le mettre en retrait de la promotion du film. Il a été par ailleurs proposé aux exploitants qui le souhaitent de contextualiser le film par un rappel des faits signalés, des mesures de protection et d’enquête mises en place par la production, et de l’état d’avancement de la procédure judiciaire en cours. L’enquête judiciaire consacrée à un signalement de violences sexuelles à l’encontre du réalisateur est toujours en cours. Il a été placé sous le statut de témoin assisté.

Il faut saluer le caractère inédit d’un tel traitement des violences sexuelles au cours d’un tournage : il s’agissait à la fois de ne pas pratiquer l’omerta comme c’était la règle jusqu’alors mais de ne pas non plus mettre en péril le travail collectif que représente la réalisation d’un film.


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