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Wild

Jean-Marc Vallée / 2014

>> Noël Burch  

Publié le lundi 20 mars 2017




Je suis un fan inconditionnel de Reese Witherspoon depuis Freeway (1996) et Election (1999) [1]. Alors quand j’ai vu hier soir qu’elle était l’héroïne d’un film dont je n’ai jamais entendu parler et qui passait sur le câble, je me suis précipité dessus.

Pour une fois, j’ai bien fait.Wild, co-produit en 2014 par Witherspoon, réalisé et photographié par deux Québécois, Jean-Marc Vallée et Yves Bélanger, est tiré du récit qu’une trentenaire étasunienne, Cheryl Strayed, a publié de sa randonnée solitaire sur un équivalent de nos sentiers de grande randonnée (GR), la « PCT », Pacific Crest Trail, célèbre parcours balisé de 1 000 miles qui s’étend du sud de la Californie jusqu’au nord de l’État de Washington. Si Cheryl entreprend cette épreuve physique qui est aussi une sorte de pèlerinage à l’intérieur d’elle-même, c’est dans l’espoir de se purger des poisons d’un passé extrêmement douloureux. À la suite de la mort d’un cancer de sa très jeune mère, à qui elle était liée comme à une sœur ou une amante [2], le chagrin l’a plongée dans une folle promiscuité sexuelle, ainsi que dans l’alcool et les drogues dures.

Le film commence au milieu de sa randonnée, à l’un des moments les plus durs : une de ses chaussures de marche se détache de son énorme sac à dos et dévale la falaise à ses pieds : irrécupérable. De rage, elle jette l’autre chaussure dans le vide. Puis, commence un flashback. Mais dans ce film structuré en retours en arrière d’un bout à l’autre, ce choix n’est pas, comme trop souvent de nos jours, le clin d’œil au spectateur d’un « auteur de génie » ; il est la substance même du film. Seule face à ces paysages spectaculaires, la pensée de Cheryl est en dialogue constant avec son passé douloureux. Celui-ci nous est conté donc, souvent non chronologiquement, par des flashbacks développés plus ou moins longuement, quelquefois limités à un ou deux plans très courts, avec quelques rares interventions de la voix off de Cheryl. Ils surgissent comme arbitrairement dans un présent répétitif, « monocorde », qui agit un peu comme une basse chiffrée en musique. Je schématise, car le trajet de Cheryl est semé d’embûches, dont la perte de sa chaussure n’est que la plus dramatique.

Wild et Into the wild

Dès avant son départ elle a énormément de mal à soulever l’énorme sac à dos qu’elle s’est préparé... et le parcours est ponctué de semblables déboires, car Cheryl est tout sauf une randonneuse expérimentée : on devine que c’est la première fois qu’elle se livre à ce sport. Le premier soir, lorsqu’elle veut cuire son repas, elle découvre pourquoi son réchaud ne marche pas : elle n’a pas pris le bon carburant, devra manger froid sa « bouillasse » pendant plusieurs jours avant de pouvoir se procurer l’essence de la bonne catégorie. Le premier montage de sa tente est très long et compliqué aussi, le mode d’emploi difficile à suivre... Plus loin, à même la face d’une falaise vertigineuse, il lui faudra escalader un dangereux empilement d’énormes rochers déposés là sans doute par une avalanche. Elle traversera des champs enneigés, repérant difficilement la piste à l’aide d’une boussole.

La critique a rapproché ce film de Into the Wild (2007) de et avec Sean Penn. Ce qui m’intéresse finalement le plus dans Wild est ce qui différencie ce film de femme de l’odyssée tragique d’un jeune bourgeois solitaire, fuyant une société dont les injustices et le matérialisme lui font horreur, cet homme qui s’est lancé résolument hors piste et qui en est mort.

Cheryl, c’est son passé qu’elle fuit, ce n’est pas la société, et en entreprenant cette épreuve sur une piste balisée et (un tout petit peu) fréquentée, elle garde le contact avec la civilisation : à la différence du personnage révolté, nihiliste de Sean Penn, dont la mésaventure tragique s’inspire d’un fait divers, elle sait que la fuite n’aurait aucun sens : elle n’a aucune intention suicidaire.

Aura d’autonomie

Et Cheryl fait des rencontres, comme cet agriculteur mastoc vers le début de sa longue marche, quand son réchaud est en panne depuis plusieurs jours et qu’elle a faim. L’homme propose de la ramener chez lui dans sa camionnette... Mais quelles sont ses intentions ? se demande-t-elle. Elle lui raconte qu’elle randonne avec son mari qui a juste pris quelques miles d’avance. Mais chez l’agriculteur, elle trouve une épouse accueillante, encore plus obèse que son mari, qui leur fait à manger : c’est un couple uni, c’est un homme inoffensif, et comme il avait bien deviné qu’il n’y a pas de mari, avant de prendre congé de son bienfaiteur, elle lui avoue avoir raconté ça par peur. Cette question d’une femme séduisante qui randonne seule, sur une piste peu fréquentée, dans un pays qui détient des records en matière de viol et de meurtre, mérite de s’y attarder. Car presque toutes les rencontres que fera Cheryl sur la piste elle-même ou dans les sortes de gîtes d’étape entretenus, comme la piste, par les « eaux et forêts », sont avec des hommes. Or, mis à part une rencontre un peu inquiétante avec deux chasseurs armés d’arcs et de flèches, dont l’un revient sur ses pas seul dans l’espoir avoué de batifoler, mais recule devant l’aura d’autonomie que dégage l’héroïne, il n’est jamais question d’agression. En vérité, l’image que véhicule le film de cette activité en ce lieu, image sans doute véridique, est celle d’une communauté, essentiellement masculine, de solidarité et de respect mutuel, communauté utopique, un peu à part... dont les valeurs ne cessent d’étonner Cheryl. Un homme expérimenté qui tient une boutique pour les randonneurs l’aide à se débarrasser des objets dont elle n’a pas besoin et qui alourdissent inutilement sa charge ; un autre lui avait déjà dit que puisque ses chaussures de marche, vendues par une société spécialisée, la serraient trop, elle n’avait qu’à leur téléphoner pour qu’ils lui envoient une nouvelle paire. Ce qu’elle fait, apprend au téléphone qu’il dit vrai et s’écrie : « You’ll always be my favorite company !  ». Et effectivement, comme par magie, un colis va lui parvenir à une prochaine étape – après que ces chaussures trop étroites aient pris le chemin que l’on sait et que Cheryl, surmontant son désespoir, soit parvenue à se chausser de semelles amovibles et de bandes adhésives pour poursuivre courageusement sa route.

La femme est l’avenir...

La piste passe aussi par quelques petites villes : dans l’une d’elles, assistant à une fête, elle drague un homme qui lui plaît et passe une nuit d’amour qui la comble. Et parfois nous la voyons parler avec son ex-mari… dans une cabine téléphonique, car l’action se passe à l’époque bénie d’avant l’avènement du portable – et nous comprenons par là que ce que nous voyons appartient à une autre ère de l’humanité ! Le divorce à l’amiable avec ce mari sympathique fut le premier pas de son ascèse, juste avant son départ, et nous y assistons en flashback vers le début du film.

Un épisode désopilant marque à quel point la démarche de Cheryl, empreinte d’un certain masochisme, conscient et salutaire, est incompréhensible pour le monde qu’elle a provisoirement quitté. La piste suit quelquefois une route et voilà qu’une belle voiture conduite par un jeune Noir dynamique, s’arrête comme pour la prendre en stop... mais non, c’est un journaliste qui fait un reportage sur les « hobos », mot curieusement suranné qui remonte à la Grande Crise et qui signifie vagabond. Cheryl a beau insister qu’elle n’est pas un « hobo », le gars ne peut la croire : que pourrait-elle être d’autre ? Il lui remet un « kit de hobo » et repart frustré... Plus loin, elle bivouaque avec un groupe de jeunes blagueurs qui lui apprennent que son exploit et ses aventures sont déjà légendaires chez les randonneurs : on l’appelle « la reine de la PCT ». La rencontre la plus étrange que fait l’héroïne est avec un lama chargé de sacs, puis avec la vieille dame et son petit fils de cinq/six ans à qui l’animal sert de porte-bagage. L’enfant est pâle et étrange, il parle comme un adulte : « J’ai un problème mais je ne peux pas en parler avec les étrangers », dit-il. C’est un peu le dilemme de Cheryl qui a entrepris ce voyage pour se parler à elle-même...

Certes, c’est un film étasunien, ce pays où seul « existe » l’individu, ses succès et ses échecs. La régénération de Cheryl obéit à cet individualisme. Dans les dernières images, elle contemple depuis un grand pont le fleuve sous ses pieds, tandis que sa voix off annonce ce qui va être son avenir, un nouveau mariage, des enfants, le bonheur. Mais comparé au récit masculin de désespoir et de mort qu’était Into the Wild, je n’ai pu m’empêcher de me répéter cette phrase d’Aragon, ce communiste venu du surréalisme : « La femme est l’avenir de l’homme ».


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1 commentaire

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Polémiquons.

  • J’ai beaucoup aimé ce film et je n’aime pas du tout ce proverbe. Est-ce que les femmes ne pourraient pas être leur avenir pour elle-même tout simplement ? Et les humains l’avenir des humains ?
    Être l’avenir de l’homme (même si je suppose qu’ici on sous-entend humain en disant homme), c’est pour moi à nouveau être dessaisi de soi, servir à une autre cause que soi, alors que c’est tout l’inverse de la démarche de l’héroïne, et de Cheryl Strayed dans ses écrits, d’apprendre à tracer sa route, d’aller vers soi, de créer ses propres récits... Et si sa démarche a bien sûr aussi quelque choses d’universel, pourquoi alors la réduire à la démarche d’une femme, plutôt que celle d’un individu ?

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[1Je refuse d’utiliser le titre français « L’Arriviste », pour ce beau film du toujours intéressant Alexander Payne, car ce titre dénigre l’héroïne par avance, alors que le titre original est parfaitement neutre et objectif. La procédure est hélas typiquement française, comme pour deux chefs d’œuvre de la grande époque de Hollywood, avec Bette Davis, sortis en France après la guerre pendant le grand backlash misogyne (cf. Burch et Sellier,La Drôle de Guerre des sexes) : The Little Foxes (1941), rebaptisé « La Vipère » et Beyond the Forest (1949), devenu « La Garce » (pour mon appréciation sur Payne, cf. De la Beauté des latrines.)

[2Rôle tenu par la non moins admirable Laura Dern, dont je suis également fan depuis le merveilleux Citizen Ruth (1996) d’Alexander Payne, encore lui, toujours inexplicablement inédit en France.