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Craig Gillespie / 2021

Cruella


Marion Hallet / mercredi 23 juin 2021

La « vieille fille » se rebelle

Disponible dès à présent sur Disney + (accès Premium), ou dans les salles françaises le 23 juin


Qui est Cruella ?

Plusieurs traits de caractères définissent Cruella De Vil (Cruella d’Enfer dans les pays francophones) : elle veut créer des vêtements avec la fourrure de chiots et elle est le mal incarné. Il y a néanmoins quelque chose d’étrange dans le fait qu’elle soit la méchante de l’univers Disney dotée d’un nom diabolique (Cruella De Vil est un jeu de mot sur « cruel devil », « cruelle diablesse » d’après la chanson des 101 Dalmatiens sorti en 1961). Car bien que son désir de tuer des chiots apparaisse instinctivement horrible pour la majorité d’entre nous, elle est en fait une menace beaucoup moins extrême que de nombreux autres méchants de Disney qui cherchent à dominer, opprimer et anéantir toute leur société (Scar dans Le Roi Lion, Ursula dans La Petite Sirène, ou Jafar dans Aladdin par exemple). Elle est pourtant l’une des trois méchants issus du cinéma d’animation à figurer dans la liste des 50 plus grands méchants du cinéma selon un classement établi par l’American Film Institute en 2003 (avec la Reine-Sorcière de Blanche-Neige et les sept nains et le Chasseur dans Bambi).

L’attrait principal de Cruella est qu’elle se délecte de sa malfaisance, sans vergogne aucune mais avec beaucoup de style.

Elle est si brillamment méchante que c’en est amusant. Qu’a-t-elle donc de si effrayant ? La réponse est simple : c’est son statut de femme célibataire se souciant fort peu du couple et de la famille. Son « pouvoir » est de représenter une menace pour la cellule familiale. Dans le roman pour enfants, The Hundred and One Dalmatians de Dodie Smith (1956), elle a un conjoint (un fourreur), qu’elle n’aime pas et respecte encore moins. Dès son apparition à l’écran avec l’adaptation animée de Disney en 1961, Cruella est joyeusement célibataire et même clairement anti-famille. Avec le film de 1996 (en prise de vues réelles) où elle est incarnée par Glenn Close, elle devient une carriériste et une actrice incontournable du monde de la mode. Le film Cruella (réalisé par Craig Gillespie), qui sort en salles aujourd’hui, met en scène l’actrice américaine Emma Stone dans le rôle éponyme. Le focus sur la méchante Cruella indique un attrait grandissant pour le stéréotype qu’elle représente, tandis que sa vilénie persistante trahit que la femme rebelle a toujours le pouvoir de nous déstabiliser.

Les premières versions : la peur de la « vieille fille »

Dans le film d’animation de 1961, le design de Cruella est pointu et anguleux, ses membres sont longs et fins, son visage est pâle et squelettique, sa palette de couleurs est composée de noir et de blanc (comme ses cheveux : moitié blancs, moitié noirs), ponctuée d’accents rouge sang et de la fumée verdâtre de sa cigarette. Son manoir est baptisé Hell Hall (Manoir de l’Enfer). L’association créée par Les 101 Dalmatiens entre la malfaisance et le fait d’être une femme d’âge mûr est frappante : Cruella nous est présentée comme une silhouette effrayante assombrissant la porte d’entrée du couple, tandis que Roger compose une chanson insistant sur le fait qu’elle est diabolique (« Chacun a le frisson dès qu’il la voit »). Jusqu’à présent, on ne nous a presque rien dit à son sujet et, lorsqu’elle fait irruption dans la maison londonienne du jeune couple, son comportement est certes imposant et un peu extravagant, mais on ne peut pas catégoriquement dire qu’elle est une « méchante »… sauf que le chien Pongo s’éloigne immédiatement d’elle en grognant. Le public est donc supposé savoir qu’elle est l’antagoniste du film uniquement par la façon dont elle est présentée visuellement et en chanson par Roger, par l’instinct d’un chien, et par le fait qu’elle est excentrique et célibataire. Bien qu’Anita et Cruella soient d’anciennes camarades de classe, Cruella semble nettement plus âgée. Le film lie le statut de célibataire à des valeurs négatives : Cruella ne se soucie que de richesses et plaisirs matériels (la fourrure) ; elle est hypocrite, autoritaire, privilégiée, vulgaire et elle réprimande constamment les hommes maladroits qui l’entourent. En cela, elle incarne non seulement la cupidité, mais aussi la vanité, un stéréotype misogyne, et elle correspond à l’imagerie de la vieille fille maléfique, comparée à une sorcière et à une araignée (« Elle semble une araignée guettant sa proie », dit la chanson).

Le mariage et la famille nucléaire hétéro-normative sont au centre des 101 Dalmatiens (versions de 1961 et de 1996), par rapport à quoi le célibat de Cruella est diabolisé. Les deux versions commencent avec Pongo déplorant une absence de partenaire, il favorise alors la charmante rencontre entre les humains Roger et Anita, ainsi qu’entre lui-même et la chienne Perdita ; les deux couples échangent ensuite leurs vœux, prêts à entamer une vie de bonheur domestique. Lorsque Perdita est sur le point d’avoir ses chiots, le « futur père » attend à l’extérieur de la salle d’« accouchement » avec une impatience anxieuse, un rite de passage obligé pour les « nouveaux pères » à l’époque. Une fois que les petits sont nés, il y a une scène assez longue montrant la jeune famille chien assise autour de la télévision avant l’heure du coucher, une image idyllique et typique d’une famille américaine de classe moyenne dans les années 1950.

Les femmes célibataires au cinéma et à la télévision ont longtemps été dépeintes comme des menaces pour une vie familiale heureuse, souvent par crainte qu’elles cherchent à « voler » les homme mariés (le personnage incarné par Glenn Close dans Fatal Attraction en 1987 en est un parfait exemple). Cruella n’est pas un obstacle pour Roger et Anita dans le sens où elle n’est pas une tentatrice, mais elle l’est d’une manière encore plus extrême : elle veut assassiner leurs chiots qui sont bien sûr des substituts temporaires de leur(s) futur(s) enfant(s). Le récit puise dans la peur profondément misogyne qu’une femme célibataire est un obstacle à la vie de famille simplement parce qu’elle en a décidé autrement pour elle-même.

Le film va même plus loin en rendant ce danger mortel. Avec son long fume-cigarette, Cruella apparaît littéralement toxique : lorsqu’elle répand de la fumée verte dans la maison de Roger et Anita, sa présence empoisonnée et son aura pourrie souillent le précieux sanctuaire familial.
Pourtant, même si Cruella est condamnée par le récit du film, son style, son humour démoniaque plein de réparties et, surtout, sa méchanceté inconditionnelle, la rendent fascinante. Entre temps, Disney avait aussi compris que c’était Cruella qui attirait le public : alors que l’affiche originale des 101 Dalmatiens de 1961 met les chiens au premier plan, les affiches du film en prises de vues réelles de 1996 et du second volet Les 102 Dalmatiens en 2000, mettent Cruella au centre, avec le nom de Glenn Close bien en évidence.

Dans le film de 1996, Cruella devient un magnat de la mode à la Anna Wintour de Vogue, et le film offre une vision plus étoffée de l’intérêt de Cruella pour sa carrière et de son point de vue sur le mariage qui prive les femmes de la possibilité de s’épanouir en tant que professionnelles (« Plus de femmes ont été perdues par le mariage que par la guerre, la famine, la maladie et les catastrophes… Tu as du talent, chérie, ne le gaspille pas », dit-elle à Anita). Ces changements montrent, du moins en théorie, que notre culture respecte et admire de plus en plus les femmes qui réussissent, mais son personnage est toujours caricaturalement malveillant.

La relation entre Cruella et Anita s’inscrit dans un schéma narratif conventionnel où la « vieille fille » effrayante (ou la carriériste démoniaque) sert de contraste et de mise en garde au récit édifiant de la jeune femme docile. Le film de 1996 fait de Cruella la cheffe exigeante d’Anita, un personnage qui sera plus tard repris et étoffé avec la terrible mentor de la mode Miranda Priestly (Meryl Streep) dans The Devil Wears Prada / Le diable s’habille en Prada (David Frankel, 2006). Miranda, qui semble en partie inspiré par Cruella et rappelle son esthétique, est, elle aussi, une icône qui a fait prendre conscience à de nombreux/ses spectateur/rice·s de la façon dont notre société veut voir une femme de pouvoir échouer. Mais Les 101 Dalmatiens de 1996 et Le diable s’habille en Prada font finalement de la femme de pouvoir un symbole d’égoïsme. L’indignation de Cruella en découvrant qu’Anita se marie révèle un sentiment de trahison personnelle – elle perd une excellente employée qui contribue au rayonnement de son empire.

La version de 2021 : une Cruella punk et rebelle

Le Cruella de 2021 retravaille cette dynamique entre mentor et protégée en donnant à la jeune Cruella elle-même une méchante mentor de la mode très similaire à Miranda Priestly – la baronne von Hellman (incarnée par la formidable Emma Thompson), dans une configuration qui fait écho au Diable s’habille en Prada (les deux films partagent la même scénariste : Aline Brosh McKenna). Cruella est à présent à la place de l’« ingénue », bien qu’elle soit loin de ce stéréotype. Si la baronne symbolise la tradition (elle est la créatrice de mode la plus en vue des années 1970 où se passe l’histoire), Cruella est une nature rebelle. Cette inversion de l’affrontement entre les deux personnages permet d’explorer l’intéressante idée de ce que signifie vraiment être une personne malfaisante, un perturbateur de l’ordre établi. Le film conserve l’individualisme extrême qui définit Cruella, mais ici, il est considéré comme positif car il est lié à sa volonté de survivre dans un monde hostile.

Parallèlement, ces dernières années, le personnage de Cruella a gagné en pouvoir et a perdu en caricature : débarquant dans la série Once Upon a Time (2011-2018, ABC) en 2014, la version télévisée de Cruella est plus puissante que ses prédécesseuses en termes d’objectifs et de capacités. Au lieu d’être vaincue par des chiens, elle les contrôle, réussit à les tuer et tue même des humains. Cette Cruella a également un passé, nous invitant à tenter de la comprendre. Once Upon a Time amène l’idée que Cruella aurait été façonnée par une mère tout aussi diabolique qu’elle, mais la série dit bien que ce n’est pas un facteur extérieur qui a rendu Cruella mauvaise : elle est cruelle par nature et l’a toujours été. En effet, quand une majorité des histoires de méchant sympathique adoucissent ou excusent la noirceur de leur personnage, en atténuant au passage les horreurs qu’il/elle commet (Joker, Maleficient), le principe de l’histoire de Cruella, et l’essence du personnage, c’est qu’elle est totalement et irrémédiablement abominable. Le Cruella de 2021 ne présente d’ailleurs pas le récit originel d’une innocente orpheline laissée pour compte (alors connue sous le nom d’Estella), mais d’une jeune femme dont les graines de perversité sont semées très tôt et vont s’épanouir (« Je suis née brillante, mauvaise et un peu folle »). L’idée que Cruella est l’ombre d’Estella est un thème important du film : la première prendra le dessus sur la seconde.
Comme d’autres récits de méchant, ce prequel de l’histoire des 101 Dalmatiens dépeint Cruella/Estella de façon plus sympathique afin de faire d’elle une protagoniste que le public puisse soutenir. Elle est donc également en partie forgée par son environnement : le film permet de compatir avec Cruella en la transformant d’une héritière gâtée (dans le livre pour enfants et le film d’animation) en une gamine bagarreuse (alors Estella), pleine de ressources et donc plus accessible, dont la rage anticonformiste est compréhensible, créative et émancipatrice. Cette version transforme également Cruella en la rendant plus explicitement ambitieuse que dans la version incarnée par Glenn Glose (productrice-exécutive de cette nouvelle version) : elle est une femme audacieuse, au look punk ; elle souhaite faire carrière dans la mode (les costumes, créés par Jenny Beavan, costumière britannique, véritable institution dans son domaine, sont particulièrement réjouissants). Et elle est jeune. Or, l’âge avancé du personnage original a sans doute toute son importance dans le préjugé de la « vieille fille » – nous devrions également pouvoir accepter et apprécier Cruella en tant que femme vieillissante et ambitieuse.

Le marketing du film va jusqu’à présenter Cruella comme un symbole d’émancipation féminine (« Je suis la femme, entends-moi rugir »), ce qui peut être difficile à concilier avec l’aspect fondamentalement diabolique de son personnage. Son esprit instable et ses tendances sociopathes risquent de saper toute la rhétorique féministe qu’elle pourrait déclencher.

Il y a aussi beaucoup de sexisme dans la façon de diaboliser Cruella et d’autres méchantes célibataires (Mother Gothel dans Raiponce, Maléfique dans La Belle au bois dormant, la Reine dans Blanche-Neige et les sept nains et tant d’autres).

Les méchantes de Disney représentent ce que, collectivement, nous supposons être le stéréotype de la vieille fille – l’envie de la jeunesse et la peur de devenir vieille, laide et seule (« Miroir, ô mon beau miroir, qui a la beauté parfaite et pure ? »). Elles luttent pour avoir ce qui ne leur appartient pas, que ce soient les cheveux de Raiponce, la vie d’Aurore ou les chiots d’un couple, incarnant ainsi les angoisses et le malaise de notre société vis-à-vis des femmes célibataires et vieillissantes, plutôt que la possibilité qu’une femme célibataire puisse vieillir avec grâce, ou s’épanouir dans une autre sphère que la famille. Le rôle socialement acceptable pour une vieille fille est représenté dans Les 101 Dalmatiens (version de 1961 et de 1996) par le personnage de Nanny, qui agit comme l’opposé de Cruella (« merveilleuse cuisinière et femme de ménage, elle est si gentille et compréhensive qu’elle semble parfois presque canine », dit Pongo en 1961 !). Nanny accouche les chiots de Perdita et protège consciencieusement Roger et Anita des menaces. Être une femme célibataire est donc acceptable… du moment qu’elle sert et défend la famille ; et encore, le mieux qu’elle puisse alors espérer est d’être une adjuvante un peu maladroite sans même un prénom propre.

Cruella parvient presque à s’imposer comme une icône féministe et gay (certain·es spectateur/rice·s voient en elle un personnage queer). Bien que les différentes versions de son histoire ont rabâché qu’elle est une méchante sorcière qui doit être vaincue,

l’autre récit que retiennent de nombreux/ses spectateur/rice·s depuis longtemps est une admiration pour son indépendance et son attitude rebelle. Même si Cruella est battue pour que puisse se déployer la vie rangée d’Anita et Roger remplie de chiots ou de bébés, à un niveau plus souterrain l’humour irrésistible et le style affirmé de Cruella montrent que leur vie conjugale traditionnelle n’est pas la situation dont tout le monde a envie. Comme ce dernier film le propose en exposant ses origines, Cruella De Vil a toujours été un symbole de rébellion féminine : elle se fiche de la façon dont une femme « devrait » se comporter et notre fascination pour elle prouve que beaucoup se sont appropriés ce qu’elle représente – le pouvoir de choisir, l’extravagance et l’excitation d’être profondément rebelle.

Si Cruella raconte l’histoire de l’ascension de Cruella, le film laisse de nombreuses questions sans réponse sur la transformation de la protagoniste de créatrice de mode en tueuse de chiots. Cruella tente de montrer que, plutôt que d’être une méchante obsessionnelle et unidimensionnelle, l’anti-héroïne aurait pu être une femme heureuse et accomplie – et même une propriétaire de chiens tout à fait respectable car elle n’est jamais cruelle ni violente envers les animaux, elle se montre même gentille. Le film n’explique pas comment la personne du prequel de 2021 devient la méchante du long-métrage d’animation de 1961. Nous savons, par une scène intercalée au milieu du générique final, qu’elle offre respectivement à Roger et Anita leurs chiens Pongo et Perdita, qu’elle rebaptise le manoir de la baronne von Hellman en Hell Hall (enlevant le « man » de la grille d’entrée, un clin d’œil féministe peut-être ?), et qu’elle officialise sa persona de Cruella en enterrant (littéralement) Estella pour toujours, mais ce sont là les seuls indices qui nous mènent à la méchante bien connue des 101 Dalmatiens. Compte tenu de la désignation de Cruella en prequel, il reste donc un gouffre à la fois dans l’intrigue du film et dans le développement du personnage de Cruella… Serait-ce annonciateur d’une suite ? Tout est possible avec Disney…


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