Entretien avec le réalisateur
Il est difficile, voire impossible de s’intégrer dans une société cloitrée, hostile aux humains venus d’ailleurs. Mais est-il vraiment facile de s’intégrer dans une société qui semble accueillante, mais ne l’est pas vraiment ?
Une affaire turque, premier long métrage du réalisateur Hüseyin Aydın Gürsoy, pose cette question à sa « terre d’accueil », la France. D’après lui, son film est un miroir. Les spectateurs turcs y voient leur carcan communautaire qui les met à l’écart de la société française. Les Franco-français découvrent que leur pays est un pot-pourri peuplé de jolies fleurs de toutes les couleurs mais en mal d’être, et des mauvaises herbes, corrompues ou racistes.
Une affaire turque porte bien son nom, contrairement à son héros Mustafa (Lionel Erdoğan), avocat compétent et ambitieux qui change le sien en Mathieu pour briller sous le soleil des ténors. Mais une fois arrivé à ses fins, il grille. Pris en tenaille entre sa conscience et son ambition, il hésite entre la loyauté envers sa famille ainsi qu’envers son client, Abdullah (Metehan Aygün), un chauffeur de taxi turc, et la corruption des milieux politique et judiciaire qui met en danger sa carrière. Il veut ménager le bien et le mal, comme il ménage son personnage d’origine et d’emprunt. L’histoire est une hésitation entre être et pouvoir. Une quête identitaire, à la recherche non pas d’une intégration, mais d’une alchimie culturelle sûrement possible avec le temps. Beaucoup de temps.
Issu de l’immigration turque, arrivé en France à l’âge de trois ans, le cinéaste Hüseyin Aydın Gürsoy a pris un prénom français quand il a été naturalisé. Mais il est revenu sur sa décision et porte désormais son prénom d’origine.
Le jour de la sortie d’Une affaire turque, il a bien voulu répondre à quelques questions :
M.K. Le personnage principal de votre film, Mustafa, change son prénom en Mathieu pour se fondre dans la population française. Mustafa est un des noms du prophète Mohamed, et Mathieu un saint chrétien. La discrimination ethnique que dénonce le film ne serait-elle pas plutôt une discrimination religieuse ?
H.A. Oui, c’est vrai. La discrimination est aussi religieuse, puisque les rites et coutumes religieux sont des composantes importantes de l’identité culturelle turque. Mais il ne faut pas oublier que dans les années 60, des immigrés catholiques italiens, espagnols, etc., aussi ont été discriminés. Ça c’était du racisme, il existe et perdure.
M.K. Il me semble que le mot « ethnicité », politiquement correct, a remplacé le mot « race », politiquement incorrect. Mais dans un monde où la science démontre que tous les peuples sont génétiquement très mélangés, peut-on vraiment parler d’ethnicité et traiter la discrimination sur le plan des différences ethniques ?
H.A. Il ne faudrait pas, mais c’est le cas. Les gens ne sont pas conscients de leurs gènes métis, mais croient à une appartenance ethnique. Ils se différencient par leurs us et coutumes, leur religion, leur langue, leur musique… C’est la culture qui est ethnique, et sur un sol qui n’est pas le sien, cette ethnicité étrangère est discriminée par l’authentique du coin.
M.K. La masculinité appuyée de Mustafa/Mathieu, principal personnage du film, est-elle une réaction à son père effacé, ou bien une condition « sine qua non » de sa réussite professionnelle ?
H.A. Les deux. C’est une façon de montrer sa détermination à réussir dans le milieu du droit, et démontrer à son père que lui est fort. Mais d’ailleurs toutes les sphères du pouvoir sont masculines. Même les femmes se sentent obligées de paraître masculines, pour jouer à la table des grands.









