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L’homme fidèle

Louis Garrel / 2018
>> Ginette Vincendeau  

Publié le dimanche 30 décembre 2018




On avait beau s’y attendre au vu de l’auteur et du sujet, le narcissisme et la vacuité de L’Homme fidèle restent sidérants. Après un plan des toits de Paris et de la Tour Eiffel – pour indiquer que nous sommes dans les beaux quartiers – une scène assez drôle (la seule) nous montre Marianne (Laetitia Casta) annoncer à Abel (Louis Garrel) qu’elle est enceinte d’un autre homme, Paul, qu’elle va épouser et qu’il a dix jours pour partir. Neuf ans plus tard, Paul meurt (Marianne l’a-t-elle tué ? Le suspense est maintenu…). Abel, qui est devenu journaliste à la télévision, est toujours amoureux et retourne vivre avec Marianne, malgré Joseph (Joseph Engel), son fils, qui tente de l’éloigner. La sœur de Paul, Ève (Lili-Rose Depp), qui aime follement Abel depuis l’enfance, fait également tout pour séparer les amants. Péripéties amoureuses, rencontres dans les cafés, bagages faits et défaits, fin convenue.

Selon la critique très élogieuse, L’Homme fidèle serait un marivaudage pétillant et spirituel, et dont la modernité consisterait à laisser la part belle aux femmes fortes et actives, tandis que l’homme, passif, encaisse sans se plaindre. Garrel affirme au Parisien qu’il a fait un film « dans lequel les femmes décident » et Lily-Rose Depp déclare à Marie-Claire que les femmes « y ont le pouvoir ». Parlons donc de ces femmes. Marianne est directrice de communication au ministère des Affaires étrangères, ce qui n’est pas rien. Cependant, les deux scènes où elle est dans son bureau somptueux se concentrent sur un collègue masculin qui la drague ; lors d’une autre scène, Marianne est au Sénat et Abel enfreint si violemment les règles de sécurité pour la voir qu’il est arrêté par la police à ses pieds. Précisons que ces scènes ne visent pas à dénoncer le harcèlement sexuel sur les lieux de travail (l’ère #MeeToo n’est pas référencée). Non, clairement, nous devons voir ces moments comme des hommages à la beauté de Laetitia Casta. Quant à Ève, elle travaille « dans l’immobilier ». Rappelons que l’actrice, au physique de gamine, n’a que 19 ans. On ne savait pas qu’on recrutait si jeune dans cette branche. De toute manière, cela n’a aucune importance, puisqu’on ne la verra pas non plus exercer son activité. Durant la seule scène où elle « travaille », Abel la rencontre dans la rue et prend le client qui la suit pour un petit ami.

La force, l’autonomie, le pouvoir de décision des femmes dans le film ne s’exerce donc pas dans un quelconque domaine social. Marianne est mère d’un petit garçon, certes, mais comme dans la plupart des films d’auteur français, quasiment toujours situés dans des milieux privilégiés, les questions pratiques s’évaporent comme par magie. Le rôle du fils, qui a donc neuf ans, consiste à semer le trouble autour de sa mère (y compris à travers une plaisanterie plutôt lourde, selon laquelle il enregistre ses ébats en glissant son portable sous le matelas). Le scénario reprend, concernant les deux femmes, les clichés sexistes les plus éculés. Sous le ton uniformément poli d’un film où personne ne hausse la voix, les deux femmes sont des rivales acharnées qui convoitent le même homme et lorsqu’elles se rencontrent c’est pour parler de lui (« c’est la guerre » dit Ève, si Marianne refuse de lui « donner » Abel). La douce Marianne n’en est pas moins une intrigante, amalgame de Madame de Merteuil (des Liaisons dangereuses) et de la femme fatale hitchcockienne. Encore un film qui confond femme « forte » et manipulatrice. Et la jeune Ève, qui poursuit Abel de ses ardeurs, se lasse immédiatement dès qu’il vit avec elle : caprices, plutôt que pouvoir, semblent être à l’ordre du jour. Entre les deux, Abel n’a qu’à se laisser désirer et flotter d’un appartement à l’autre. On voit à quel progrès dans les rapports hommes-femmes Un homme fidèle nous convie !

Au narcissisme du personnage correspond le narcissisme de l’auteur.L’Homme fidèle s’inscrit ostensiblement dans l’héritage du cinéma d’auteur issu de la Nouvelle Vague : des personnages et une voix-off à la Truffaut, un titre à la Chabrol, une visite au cinéma, Jean-Claude Carrière comme coscénariste et Philippe Sarde à la bande-son. Mais on voit surtout dans cette filiation la posture d’un « fils de », le père - Philippe Garrel - étant une des grandes figures de l’après-Nouvelle Vague (tandis que le parrain de Louis est Jean-Pierre Léaud, acteur fétiche de Truffaut). Le côté entre-soi est renforcé par le fait que Laetitia Casta est actuellement l’épouse de Garrel (rappelons que son film précédent en tant que réalisateur, Les Deux Amis, comportait au générique sa compagne d’alors, l’actrice iranienne Golshifteh Farahani). Lili-Rose Depp, quant à elle, est la quintessence de la nouvelle génération de « filles de », version « people ». Fille de Vanessa Paradis et de Johnny Depp, elle a commencé très jeune une carrière de mannequin en tant qu’« égérie » de Chanel. Qu’un réalisateur s’entoure de jolies femmes, c’est classique, mais qu’il se place en objet du désir entre deux top modèles ravissantes et célèbres, semble charger la barque. En ce sens bien sûr L’Homme fidèle s’inscrit dans l’héritage de la Nouvelle Vague, un cinéma « au masculin singulier » comme l’a analysé Geneviève Sellier   dans son livre de 2005. Malheureusement pour Garrel, la comparaison entre son film et ceux de la Nouvelle Vague permet non seulement de mesurer l’absence affligeante de progrès sur le plan des rapports de genre mais aussi de regretter la fraîcheur et la légèreté des meilleurs films des années 1960. Personnellement, L’Homme fidèle m’a donné envie de revoir Baisers volés de Truffaut (1968), sans doute un modèle pour le film de Garrel, dans lequel un jeune homme romantique (Jean-Pierre Léaud) hésite entre une jeune fille (Claude Jade) et une femme plus expérimentée (Delphine Seyrig). Dans une des scènes les plus célèbres, Delphine Seyrig vient rendre visite au jeune homme transi pour calmer ses fantasmes, et lui dit : « je ne suis pas une apparition, je suis une femme », montrant que le film de Truffaut propose un début de réflexion sur la représentation des femmes. En tant qu’acteur Garrel ne manque pas de charme, mais sans avoir la vulnérabilité touchante de Léaud ; concernant ses personnages féminins, en tant que réalisateur, on voit dans L’Homme fidèle qu’il en est resté au stade des « apparitions ».


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