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Nadav Lapid / 2019


Synonymes "ou les ravages du cinéma d’essai européen"


>> Michel Bondurand Mouawad

mercredi 3 avril 2019


Synonymes a remporté le Lion d’or au festival de Berlin cette année.

Synonymes est une belle bande-annonce, disponible sur toutes les plateformes spécialisées.

Synonymes est un excellent pitch pour un dossier de financement ou de production : Yoav (Tom Mercier) fuit Israël et veut s’installer à Paris. Il perd tout lors de son installation. Il est aidé par Emile (Quentin Dolmaire) et Caroline (Louise Chevillotte), un couple de jeunes Parisiens confortablement installés sur la rive gauche. Alors qu’il cherche à oublier sa culture en se réfugiant dans la langue française, le personnage divague dans un Paris qui l’enferme autant que la société israélienne. Il rêve d’une France aux valeurs proches de celle des idéaux défendus par les fondateurs de l’état sioniste : libération collective et individuelle, nouvelle société, nouvel « Homme ».

Synonymes est donc une bonne idée au départ. Et pourtant, Synonymes est finalement un film médiocre et raté.

Comme Le Policier, le premier long métrage de Nadav Lapid sorti en 2012, Synonymes s’intéresse à plusieurs thèmes pertinents au regard de la société israélienne : ses valeurs virilistes et leurs liens avec le patriotisme, les dissensions et la stratification de cette société, le rôle unificateur de l’opposition aux Palestiniens, le paradoxe d’une société occidentale au Moyen-Orient. Tous ces thèmes manquent généralement dans la production israélienne produite par et diffusée en France. À quelques exceptions près — notamment les films sublimes de feu Ronit Elkabetz — les films israéliens montrés en France s’intéressent principalement à l’opposition Israéliens/Palestiniens et assez peu aux détails sociétaux infiniment riches et complexes d’Israël à la moitié de son premier siècle.

Cependant, le réalisateur cherche si puissamment à se construire une œuvre au sens du cinéma d’auteur, qu’il grave au cutter ses thèmes dans la chair de ses films sans en faire jaillir un sens précis. D’abord parce que féru de cinéma d’essai européen, Nadav Lapid envoie aux oubliettes tout ce qui enchante les masses : un scénario sensé — son film se résume en trois lignes —, une vision vraisemblable du monde — sa peinture de Paris est aussi convaincante que celle de New York dans Friends — et un goût pour la direction d’acteurs — il semble laisser ses acteurs « être » mais malheureusement pour nous, tout le monde n’est pas Rohmer et les personnages de Synonymes « sont » faux.

Par exemple, il est mal aisé de comprendre la sexualité de Yoav, même de savoir si les nombreux plans où Tom Mercier évolue entièrement nu, l’insistance de la caméra sur ses fesses et son pénis, les deux scènes où il doit se masturber devant nous, participent finalement à un discours sur la sexualité du personnage ou si tout cela ne sert que l’évident plaisir voyeuriste du réalisateur et des spectateurs amateurs de longues scènes de nu masculin, comme moi-même. Dans Le Policier, Lapid faisait dire à un de ses personnages qu’il n’y a plus rien de révolutionnaire dans le sexe. Aurait-il changé d’avis ou ces scènes sont-elles la preuve de la teneur conservatrice et bourgeoise de son propos  ?

Pourrait-on créditer ce réalisateur d’une vision d’avant-garde sur la jeunesse occidentale actuelle et son goût de plus en plus prononcé pour une sexualité non binaire, libérée des normes du masculin et du féminin  ? En effet, Yoav semble draguer sans aucune retenue tous les garçons qu’il rencontre, Emile surtout, mais aussi tous les compatriotes qu’il fréquente et qu’il semble désirer autant qu’il les méprise — à moins que je ne fasse fausse route en pensant que fixer dans les yeux un garde du corps à la chemise ouverte et lui demander de « se faire nouer la cravate » en restant à trois centimètres de sa bouche et en le fixant dans les yeux est — à mon humble avis — un acte de drague. Pourtant, c’est avec Caroline qu’il couche finalement alors qu’il ne lui a jamais montré aucun signe d’intérêt pendant toute la première moitié du film, entièrement noyé dans les poils et la testostérone des hommes qu’il croise. En fait, cela permet juste d’incorporer le fameux triangle amoureux ressassé par le cinéma sentimental hétéronomé à la mode Truffaut et ainsi, de mieux inscrire encore ce film dans un entre-soi culturel, seule véritable finalité de son existence.

En effet, si Synonymes est intéressant, c’est parce qu’il constitue un cas d’école de l’entre-soi artistique et industriel ?? du cinéma européen. Comment un film aussi médiocre a pu remporter le premier prix dans un festival majeur comme celui de Berlin  ? Comment la capitale du cinéma LGBT et queer en Europe, phare du cinéma alternatif sur les genres et les sexualités, a-t-elle pu décerner sa plus grande récompense à cette coquille vide  ? Comment les critiques français des Cahiers du Cinéma aux Inrocks, de Transfuge à Libération ont pu une fois de plus confondre ennui et contemplation, création artistique et geste d’intégration dans « le milieu » artistique au sens le plus bourdieusien du terme, c’est-à-dire délivrance de ce qu’on sait être attendu pour se faire accepter dans un cercle d’initiés. On sort de Synonymes avec un goût amer de tromperie. Nadav Lapid surfe sur l’exotisme israélien en Europe et sert la soupe aux commissions de financement des chaînes télévisées européennes en adoptant jusqu’à la caricature tous les travers élitistes et virilistes du cinéma d’auteur. Puisque ça marche, peut-on vraiment lui reprocher  ?

Le 22 mars, dans le Cercle du Cinéma sur Canal plus, Guillaume Galienne se disait inquiet de voir la fiction disparaître au profit d’une glorification de la réalité et des histoires vraies. Je me suis demandé si j’étais d’accord avec lui. En sortant de Synonymes, je me suis fixé un objectif : laver cette déception en allant voir M, le nouveau documentaire de Yolande Zauberman sur l’acteur israélien Menahem Lang et son retour dans une communauté ultra-orthodoxe où il a grandi et a été abusé. Car aussi laide la réalité peut-elle être, elle ne sera jamais aussi décevante qu’une mauvaise fiction.


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