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Le journal d’une femme en blanc/Une femme en blanc se révolte

Claude Autant-Lara / 1965 et 1966

>> Ginette Vincendeau  

Publié le mercredi 1er février 2017



Le journal d’une femme en blanc
Une femme en blanc se révolte
Claude Autant-Lara
1965 & 1966



La parution de ces deux films en DVD nous fait découvrir un cinéma des années 1960 occulté par la Nouvelle Vague et les comédies à succès, comme La Grande vadrouille (1966). Ils nous parlent d’un temps que, comme dit la chanson, les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître – où l’on appelait une femme médecin « doctoresse » et une mère célibataire « fille-mère », où le bellâtre de l’internat pouvait étaler sans complexe un tapis au pied de son lit décoré de cette belle inscription : « je couche mais n’épouse pas ». Une époque surtout où – et c’est le sujet des deux films – la contraception et l’avortement étaient illégaux.

Tirés de deux romans d’André Soubiran – médecin-écrivain à succès de l’époque – les deux films sont réalisés par Claude Autant-Lara, sur un scénario de Soubiran et Jean Aurenche, cinématographie (en noir et blanc) de Michel Kelber, décors de Max Douy et musique de Michel Magne ; ils sont produits par Ghislaine Autant-Lara, l’épouse et collaboratrice de longue date du réalisateur. Dans le rôle de Claude Sauvage, la jeune interne qui prépare une thèse sur la contraception, Marie-José Nat dans le premier film et Danielle Volle, une actrice moins connue, dans le deuxième. Il s’agit donc d’une équipe de solides professionnels du cinéma français. Malgré un box-office plus que correct (Le Journal d’une femme en blanc fait 2,3 millions d’entrées ; Une femme en blanc se révolte 884.000), la critique est mitigée et les films ne restent pas dans les annales. Il faut dire qu’Autant-Lara n’a pas bonne presse. Sa carrière, qui compte plusieurs chefs-d’œuvre (entre autres Douce, 1943 ; Le Diable au corps, 1946 ; La Traversée de Paris, 1956 ; En cas de malheur, 1958) est alors sur le déclin et il s’est aliéné une bonne partie de la profession et de la presse avec ses polémiques à répétition et ses prises de position de plus en plus à droite (il rejoindra le Front National dans les années 1980). Dans son livre de 1981, Ciné-modèles cinéma d’elles, Françoise Audé juge les films durement, se méfiant « d’œuvres polémiques [qui se soumettent] aux codes d’un langage et d’un discours dominant ».

Il est donc d’autant plus surprenant de découvrir deux films qui défendent passionnément les droits des femmes à disposer de leur corps et abordent avec courage des sujets tabou. L’insouciante liberté sexuelle de Brigitte Bardot et des héroïnes de la Nouvelle Vague a été, fort justement, saluée comme un courant d’air frais qui balayait les vieux stéréotypes (la garce, la vierge, la « bobonne »). Les conséquences moins glamour – pour les femmes – de cette liberté en l’absence de contraception et d’avortement légal n’étaient pratiquement jamais évoquées et, si elles l’étaient, de manière punitive. Le Journal d’une femme en blanc et Une femme en blanc se révolte sont certes moins drôles que les films de BB. Ils comportent quelques scènes pénibles même si elles sont – selon les codes de l’époque – extrêmement discrètes sur le corps des patientes et les procédures médicales (personnellement je ne m’en plains pas). Leur côté pédagogique peut sembler « barbant » pour reprendre le vocabulaire de l’époque et on n’échappe pas aux lourdeurs des « films à thèse ». Ces deux films n’en exposent pas moins le martyre subi par des légions de femmes en raison de maternités non désirées, l’indifférence ou l’inefficacité de leurs partenaires masculins, la cruauté des familles, ainsi que l’incroyable misogynie de la plupart des médecins. Les dialogues parfois surprennent par leur brutalité. Claude Sauvage annonce froidement : « le samedi c’est le jour des curetages – le weekend des filles enceintes »… « 2 000 avortements par jour – plus de morts qu’avec les accidents de la route. Ah, c’est trop bête ! »

Écrivant dans le sillage des mouvements de libération des femmes des années 1970, Françoise Audé est forcément (mais de manière anachronique) déçue que les deux films ne véhiculent pas une revendication féministe « radicale ». Mais il est permis de les voir à la lumière d’une autre chronologie. Conservateurs dans leur forme, Le Journal d’une femme en blanc et Une femme en blanc se révolte sont des films à d’autres égards en avance sur leur temps ; ils précèdent de deux ans la loi Neuwirth qui autorise la vente de la « pilule » et de dix ans la loi Veil sur l’IVG. Mais encore, dans le box-office de 1965-66 dominé par les comédies avec Bourvil, Louis de Funès et Fernandel, les films d’aventures et polars avec Jean Marais, Jean Gabin ou James Bond, et où les succès au féminin sont Mary Poppins et Merveilleuse Angélique, il est bon de saluer deux films qui offrent la rareté d’une femme moderne aux prises avec des problèmes surtout professionnels.


En DVD


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