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De la difficulté à se détacher de la culture chrétienne


Par Chloé Pottiez / vendredi 24 septembre 2021

Benedetta et Titane: même combat !

C’est le constat que l’on pourrait faire après avoir regardé successivement deux films de la sélection cannoise de cette année 2021 : l’un réalisé par un Néerlandais plutôt âgé (Benedetta de Paul Verhoeven), l’autre par une Française trentenaire (Titane de Julia Ducournau).
Ces deux films impriment sur la rétine des images assez semblables : celles de souffrances éprouvées par des femmes. Des souffrances qui ne sont pas provoquées par autrui mais qui résultent d’une guerre que la chair se livre à elle-même : dans la maternité pour Alexa, héroïne de Titane ; dans l’expérience mystique et la maladie mentale pour la nonne Benedetta. Dans les deux films, leurs corps sont suppliciés, transpirent, exhalent, crient.

Représentations de la souffrance

Avec leurs images parfois horrifiques, ces deux films sortent l’expérience féminine de ses représentations idéalisées. La résonnance avec le réel peut être forte, car la douleur de la chair est une expérience partagée par de nombreuses femmes : dans l’endométriose, dans l’accouchement… Dans Titane, l’assimilation du sang d’Alexa à une matière métallique en fusion suggère qu’il est porteur d’une dureté de fer. Mais que font les deux cinéastes de cette souffrance à l’écran ? Quel sens lui donnent-t-iels ? L’impression que ces deux films m’ont laissée est qu’il faut souffrir non pour être belle, mais pour être bonne. Et comment ne pas voir un vieux fond chrétien là-dedans ?

Du tourment à la rédemption

C’est dans la douleur psychique – c’est-à-dire dans le combat intérieur qui l’oppose aux émissaires du diable – que Benedetta parvient à rencontrer Dieu et son fils Jésus. Après avoir lutté contre serpents, lansquenets et autres brigands, Benedetta s’unit à Jésus en partageant ses stigmates, ce qui la mène tout droit sur le chemin de la sainteté.
Dans Titane, Alexa trouve son bonheur dans les bras d’un père de substitution à qui elle cache les stigmates d’une grossesse non désirée. Quand ce dernier, qui commande une équipe de sapeurs-pompiers, présente son pseudo-fils (Alexa travestie) à ses hommes, il prend soin de leur rappeler qu’en la caserne, il est « Dieu » et que son prétendu fils est donc « Jésus ».

Or qui est Jésus ? « Notre Sauveur », celui qui a racheté l’ensemble des péchés commis par nous autres créatures imparfaites. Le parcours christique est celui d’une souffrance si puissante, si brûlante qu’elle a racheté auprès de Dieu toutes celles imposées par les humain·e·s à leurs prochain·e·s.

Benedetta et Alexa tracent une voie solitaire de rédemption dans un univers hostile, tout comme le Christ. Et ces deux personnages, qui confinent pourtant à la psychopathologie (l’une est ultra-dominatrice, l’autre tue de manière décomplexée), entrent parfaitement dans le logiciel chrétien : des loups solitaires qui incarnent l’ambivalence de la condition humaine. Le marginal, le criminel, le voleur… ont toute l’attention du Nouveau Testament, comme destinataires privilégiés d’un pardon exceptionnel qui est celui du Christ.

Et de facto, sur le plan de la rédemption, le parcours d’Alexa dans Titane est exemplaire : après avoir ôté la vie, elle la redonne par deux fois, en réanimant une vieille dame et en accouchant d’une humanité nouvelle. Le film se rapproche ici de La Communion de Jan Komasa (2019). Un jeune homme s’évade d’un centre de réinsertion pour jeunes prisonniers et usurpe la place d’un prêtre dans un petit village de Pologne. Dans l’habit, il se retrouve et ramène dans cette communauté traumatisée par un drame un peu du christianisme originel : le pardon. De la même façon, dans les deux films cannois, les deux héroïnes trouvent le moyen de canaliser leurs pulsions grâce aux bienfaits que leur apporte la reconnaissance du père (Vincent le commandant pour Alexa, Dieu pour Benedetta). Et l’habit, qu’il soit celui du fils, du prêtre ou de la sainte, permet au héros d’insuffler aux autres, en retour, un peu de ce bonheur, de cette bienveillance – ou de cette influence – qui lui faisaient tant défaut.

La disparition du genre ?

À cette étape de la rédemption, le genre de l’individu semble importer peu : dans leur physique, Alexa comme Daniel, le héros de La Communion, oscillent entre fémininité et virilité. Iels sont maigres, pâles, tourmentés. Est-ce parce que le Christ est au-delà du genre ? Ne prétend-il pas d’ailleurs à l’universalité ?

Dans Benedetta, on observe que l’expérience mystique permet la recomposition de certains rapports sociaux. La sainteté, explique Judith C. Brown, autrice de l’enquête historique sur la Sœur Benedetta, était l’un des seuls statuts qui, dans l’Occident chrétien, permettaient aux femmes de gagner l’égalité avec les hommes. Que ce soit volontaire ou non, conscient ou non, Benedetta emprunte ce chemin pour progresser dans la hiérarchie ecclésiastique et gagner en autorité. Mais l’historienne explique aussi – et cela se voit finalement peu dans le film de Verhoeven qui se contente d’une caricature assez kitsch du clergé – que Benedetta arrive en retard par rapport à la trajectoire d’une Église catholique qui rationnalise le rapport des hommes et des femmes à Dieu ; l’institution cherche à canaliser l’attrait des foules pour des figures mystiques et prophétiques, susceptibles de mettre en péril son dogme. L’Église et le pouvoir séculier renforcent ainsi un ordre des genres qui assigne des attributs moraux à chacun des sexes : pour les femmes, dans leur versant positif, l’art d’endurer des souffrances, qu’elles soient provoquées par la maternité ou par le deuil d’un mari ou des enfants mâles morts à la guerre… et dans leur versant négatif, une tendance à céder aux passions, au vice, à la luxure. Et dans les deux cas, la tutelle masculine est indispensable.

C’est ici que nos deux films trouvent leurs limites : en faisant toujours vaciller leurs héroïnes entre ces deux pôles extrêmes, quitte à en faire des caricatures ou des types grossiers. S’ils se présentent volontiers comme subversifs voire queer, ces films sont indéniablement empreints d’un christianisme misogyne au cœur même de leur scénario. En cela, ils sont révélateurs de la difficulté à se départir de la culture chrétienne patriarcale pour créer de nouveaux récits fondateurs de la modernité.

Chloé Pottiez

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