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Cinémathèque : Dorothy Arzner dans l’œil du sexisme

Tribune

>> Manon Enghien  

Publié le mercredi 15 février 2017



La Cinémathèque Française organise la rétrospective d’une réalisatrice pour mieux la dévaloriser

Dans son programme du printemps 2017, la Cinémathèque annonce un hommage à la cinéaste américaine Dorothy Arzner (1897-1979) : on allait s’en réjouir tant ses films, récemment restaurés, sont difficiles d’accès. Le texte de présentation du journaliste Philippe Garnier nous a pourtant plongé.e.s dans la consternation. On lit en effet sous sa plume ce propos stupéfiant : « Comme on pouvait s’y attendre, Arzner a été récupérée par les universitaires (« gender studies ») et les lesbiennes militantes. Des rétrospectives ont eu lieu (Créteil, et plus récemment le Festival Lumière à Lyon). Mais non seulement ce serait réduire son cinéma à l’anecdotique que de chercher les signaux d’initiées, ce serait aussi un contresens. »

La Cinémathèque Française nous invite ainsi à prendre nos distances avec les « gender studies » et ses « lesbiennes militantes » en laissant loin derrière nous l’« anecdotique », les « contresens » et les trop simples connivences et effets de miroir auxquelles se limiteraient ces « initiées ». Commençons déjà par rappeler ce que sont les gender studies.

Les études de genre accordent une attention particulière au contenu des films tout en étudiant la manière dont ils sont faits et perçus. Leur contenu est étudié du point de vue des rapports entre les hommes et les femmes, et de leur représentation. Ce champ auquel les universités, notamment anglophones, consacrent des départements entiers de par le monde, a produit depuis cinquante ans des analyses extrêmement diversifiées sur le cinéma.

Philippe Garnier balaye tous ces travaux d’un revers de la main. Se plaint-il d’un regard trop réducteur ? Faudrait-il à ses yeux privilégier d’abord les qualités formelles du film ? On s’attend donc à ce qu’il nous propose une approche esthétique. Or, qu’apprend-on de sa lecture ? Beaucoup d’anecdotes, pas mal de contresens et un singulier désintérêt pour l’œuvre.

Premièrement, écrit-il, les parents de Dorothy Arzner étaient propriétaires d’une chaine de restaurants et cette indépendance financière lui aurait permis de tenir tête à ses employeurs. Certes le contexte social de la production artistique est important et souvent occulté dans l’analyse filmique. Mais penserait-on à présenter Claude Chabrol ou François Truffaut en rappelant qu’ils doivent leur carrière à la fortune de leur épouse ? Très certainement non. Tandis que ce que Philippe Garnier sous-entend clairement est la chose suivante : si Arzner est restée dans l’histoire du cinéma, ce n’est pas à cause d’un quelconque talent, mais parce qu’elle était une « fille à papa ».

Deuxième élément fondamental aux yeux de Philippe Garnier : les « attitudes et tenues » de Dorothy Arzner étaient masculines. Pourquoi donc le fait de ne pas affectionner les décolletés et les cheveux longs est-il signifiant ? Que cherche-t-il à nous dire à travers cette « anecdote » ? Ou plutôt que s’agit-il de ne pas dire, en ramenant, une fois encore, une femme à son physique, détournant l’attention de ses réalisations ? Éprouverait-il le besoin de scruter le caractère cintré de la chemise d’un réalisateur ou trouverait-il cela anecdotique ?

Troisièmement, Arzner a vécu en couple avec la même femme pendant trente ans. Elle « vivait sa vie sans faire de vagues ». D’après Philippe Garnier, c’est là que porte le contre-sens des « lesbiennes militantes ». Passons sur le terme même, pétri de mépris pour des femmes qui se battent contre des discriminations. De quels contresens s’agit-il ? Celui qui consiste à faire un lien entre l’identité sexuelle d’une auteure et les films qu’elle produit ? Est-ce cette idée, tellement audacieuse, selon laquelle la position qu’on occupe dans la société, les contraintes et les désirs qu’on y éprouve, peuvent se répercuter dans la création artistique ? On ne le saura pas vraiment.

Pourtant Philippe Garnier lui-même n’est pas le dernier à soulever les jupes et regarder derrière les rideaux, se réjouissant qu’Arnzer « ne se prive pas de scènes intimes et déshabillages ». Là où les actrices sont en train de « batifoler en petites tenues », le critique un brin salace décèle « un plaisir évident » chez la réalisatrice. Une question surgit alors à la lecture de ce texte : Philippe Garnier ne projetterait-il pas ses propres fantasmes « d’hétérosexuel militant » ? Et surtout son analyse ne serait-elle pas la plus réductrice de toute ?

Car de l’œuvre de la plus prolifique réalisatrice de l’âge d’or d’Hollywood, il ne semble fasciné que par une scène : Ruth Chatterton dans Anybody’s Woman (1930) « cuisses ouvertes sur négligé, caressant son ukulélé ». De Dorothy Azrner cinéaste, il ne retient dans le fond qu’une chose : elle faisait au mieux avec les scénarios, les budgets et les castings qu’on lui imposait. En gros, elle n’a rien d’une auteure.

Le journaliste avait déjà résumé sa théorie dans un article en 2003 : « Aussi intéressante soit-elle comme femme, Dorothy Arzner est frustrante comme auteur du film. Il y a toujours quelque chose qui cloche. Son cinéma sent le renfermé. Il est théâtral sans raideur, parce qu’elle est bonne avec les acteurs ou plutôt les actrices, puisque les hommes sont laissés à leur triste sort, soit idiots, inutiles, alcooliques, pathétiques, ou tout ça à la fois. »

Nous y voilà. Dorothy Arzner critique trop les hommes.

On se demande pourquoi la Cinémathèque de Paris a choisi, pour présenter cette rétrospective, un journaliste qui aborde Arzner avant tout comme une femme pour mieux dévaloriser ses films. Pourquoi avoir donné la parole à quelqu’un qui dénigre non seulement sa filmographie mais les analyses produites sur elle ? L’institution est connue pour sa réticence à rendre hommage aux réalisatrices. D’après son site internet, elle a présenté 7 rétrospectives sur 293 programmations depuis son installation dans le parc de Bercy en 2006. On se demande pendant combien de temps le Centre National de Cinématographie et le ministère de la Culture, ses financeurs, cautionneront l’écriture d’une histoire du cinéma aussi misogyne.

Car définitivement, ça sent le « renfermé » à la Cinémathèque Française.


Jean-François Rauger, directeur de la programmation de la Cinémathèque Française : « Ma programmation est masculine parce que subjective »


grr Dorothy Arzner sur wkipedia (fr)

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Photos / The wild party
Celle qu’a choisie la Cinémathèque

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