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Quentin Tarantino / 2019


Once Upon A Time... in Hollywood


>> Célia Sauvage

samedi 7 septembre 2019


Il était une fois un cinéma enfermé dans le passé


Au début de l’année 1969, le destin de trois personnages se croise sur les collines d’Hollywood. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), acteur has-been alcoolique, souffre d’une crise existentielle. Il doit se satisfaire de rôles de méchants dans des séries télévisées mineures ou s’expatrier en Italie pour tourner des westerns spaghettis. Rick ne se déplace jamais sans sa doublure, cascadeur fidèle, Cliff Booth (Brad Pitt), également paria des plateaux de tournage à cause de sa mauvaise réputation. Il joue le rôle de l’homme à tout faire de Rick, et rentre le soir retrouver son chien dans sa caravane miteuse. Rick est le voisin de Sharon Tate, jeune actrice et épouse enceinte du cinéaste polonais Roman Polanski (qui fait une apparition furtive en Rolls Royce et chemise à jabot tel un prince), deux figures en vogue à Hollywood. Sharon Tate (Margot Robbie) s’ennuie, invite des amis chez elle, et se rend dans un cinéma incognito pour regarder sa propre performance sur grand écran. Rick et Cliff sont des personnages fictifs. Sharon Tate est connue pour son sort tragique la nuit du 9 août, sauvagement assassinée par trois membres du gang du gourou Charles Manson. Mais le film se permet de modifier ce destin. [La fin du film sera divulguée à des fins de compréhension.]

Once Upon A Time… in Hollywood est le neuvième et autoproclamé avant-dernier film de Quentin Tarantino. Son accueil ambivalent au Festival de Cannes en mai dernier est symptomatique de la réception de plus en plus contrastée de son cinéma : six minutes d’ovation et une première polémique face à une journaliste du New York Times en projection presse. Farah Nayeri interroge le réalisateur à propos de l’absence de dialogues de l’actrice principale : « Margot Robbie est une comédienne de grand talent, mais vous ne lui avez pas donné beaucoup de répliques dans le film, j’imagine que c’est un choix délibéré de votre part et je me demandais pourquoi nous ne l’entendons pas plus. » « Je rejette votre hypothèse », lui répond Tarantino. S’en suit un silence dans la salle. Margot Robbie finit par défendre son personnage : « Je pense que les moments où je suis à l’écran donnent l’occasion d’honorer Sharon […]. Pour montrer ses merveilleuses facettes, il n’était pas nécessaire de parler. J’ai l’impression d’avoir eu énormément de temps pour explorer son personnage sans dialogue, ce qui est intéressant. J’ai rarement l’opportunité de passer tant de temps dans la peau de mon personnage. [1] » Personne n’ose affronter Tarantino et le journaliste suivant change de sujet.

L’autorité arrogante de Tarantino est rarement mise en question par la critique française. À mes yeux il est pourtant loin d’être le meilleur formellement. Il souffre de sérieux problèmes de montage (incessants flashbacks qui cassent le rythme, usage paresseux de la voix-off). Le scénario n’a aucune épaisseur (documentation expéditive sur le contexte historique et l’affaire Sharon Tate/Charles Manson). Le titre annonce une réflexion sur Hollywood, mais Tarantino n’a rien à dire sur le cinéma à part recycler un fétichisme cinéphile qui s’essouffle, loin du panache de ses premiers films. Il s’offre le luxe d’avoir deux des plus grandes stars hollywoodiennes actuelles (DiCaprio et Pitt) et ne saisit pas l’occasion d’interroger leur carrière, leur persona, de leur écrire de vrais rôles consistants. Mais sans surprise, les journalistes français s’enthousiasment encore presque unanimement sur ce dernier opus et le public rit dans la salle sans s’interroger sur ces images. Libération juge que « Tarantino semble avoir grandi ». Le Monde célèbre « le chef-d’œuvre de son auteur, […] parce que l’on devine qu’à cette construction symbolique se mêle une série de sentiments personnels où Tarantino se dévoilerait lui-même intimement ». Étonnamment les Cahiers du cinéma ne défend pas le cinéaste contrairement à son habitude : « Que Tarantino imagine ses ringards cools sauver son monde fantasmatique, soit, mais qu’ils apparaissent comme le sauver du cinéma américain alors qu’il a de moins en moins à en dire nous laisse plus que perplexes. » On peut également lire sur internet « un film hors-norme » (Transfuge), « l’un des films les plus accomplis et émouvants de Tarantino » (Critikat.com), « jamais le cinéma de Tarantino n’était apparu si ouvertement bouleversant » (CinémaTeaser).

Je me suis déjà interrogée à ce propos : « critiquer Quentin Tarantino est-il raisonnable [2] » ? La réponse reste oui. Once Upon A Time... n’est pas qu’un simple objet de fétichisme cinéphilique qui évoque le passé d’Hollywood, mais d’abord un film qui trahit le rapport qu’entretient Tarantino avec le climat actuel de l’industrie cinématographique et questionne les modes de réception des films contemporains. Pour le comprendre, il faut prendre en compte les trois polémiques qui entourent le film : l’absence de dialogue du personnage incarné par Margot Robbie ; la représentation raciste de Bruce Lee ; et enfin, la « réécriture » du meurtre de Sharon Tate.

Il était une fois le retour du sexisme

Dès la projection presse du film au Festival de Cannes en mai dernier, la représentation des personnages féminins chez Tarantino interroge la critique, notamment américaine [3].

On retrouve dans Once Upon A Time… le fétichisme des pieds, marque de fabrique du cinéaste : pieds nus sur des sièges de cinéma, pieds nus écrasés contre la vitre d’une voiture, pieds nus devant la télévision, etc. À l’inverse, la caméra insiste par deux fois sur les mocassins de Brad Pitt. Tarantino ose même filmer une des « Manson girls » par un mouvement descendant, de la tête aux pieds et insiste grossièrement sur le postérieur de l’actrice en mini-short. Lorsque Cliff se dénude le torse en haut du toit de Rick, il laisse apparaître des cicatrices. Le torse « viril » de Brad Pitt est à son tour l’objet d’un regard fétichiste. Mais il porte la trace d’une histoire, il construit le personnage et sa virilité. À l’inverse, les plans répétitifs sur les corps fétichisés des adolescentes (à peine pubères) du clan Manson expriment un regard masculin (male gaze) sans aucune justification narrative.

Le personnage de Cliff est d’ailleurs problématique. La rumeur court qu’il aurait assassiné sa femme – ce qui lui vaut d’être persona non grata sur les plateaux de tournage. Le féminicide n’est jamais confirmé par Cliff ou Rick. Il est même un ressort comique. Lors d’un flashback, on voit Cliff sur un bateau avec sa femme qui le harcèle et l’engueule. Avec flegme, Rick se tourne vers elle avec un fusil-harpon. La suite est hors-champ – mais on peut la deviner. La scène est accueillie par les rires de la salle. Cliff n’est jamais présenté comme un personnage antipathique malgré cette rumeur, mais comme le héros le plus « cool » du film alors que Rick perd régulièrement ses moyens, notamment à cause de son alcoolisme. Au cours d’une autre scène, Cliff accepte de prendre en auto-stop une jeune femme qu’il croise à plusieurs reprises dans les rues de Los Angeles. Pour le remercier, Pussycat (Margaret Qualley), qui se révèlera être une « Manson girl », lui propose une fellation. Cliff refuse car elle n’a pas dix-huit ans. La comparaison des deux scènes est symptomatique de la démarche du cinéaste. Tarantino croit peut-être faire de Cliff un personnage vertueux qui respecte la loi et le consentement de ses partenaires dans une perspective post #MeToo [4]. Mais il s’amuse des rumeurs autour de Cliff, du féminicide et de la violence conjugale.

De la même façon, Tarantino défend sa vision de Sharon Tate en projection presse contre l’image de victime qui lui est d’ordinaire associée. Le film montre un personnage souriant sans malice, qui passe du bon temps avec ses ami.es, écoute de la musique, s’amuse, danse. Cependant on peut légitimement regretter que Sharon Tate soit réduite à un corps spectacle. À plusieurs reprises dans le film, le spectateur apprend même des informations sur la jeune actrice, non de sa bouche, mais par une voix-off masculine. Au cours de la séquence dans la Playboy Mansion, Steve McQueen (Damian Lewis) s’adresse à une inconnue et décrit le « ménage à trois » de Sharon Tate avec Jay Sebring, son ex-amant, et Roman Polanski. Ce point de vue extérieur sur le personnage ne permet jamais d’exprimer sa subjectivité. Sharon Tate n’est certes pas une victime, mais elle est dans le film de Tarantino un personnage vide, réduit à un objet du regard masculin. Les affiches promotionnelles la valorisent pourtant comme le troisième personnage central du film.

Divulguons à présent la fin du film : Sharon Tate n’est pas assassinée par les membres du gang mené par le gourou Charles Manson. Les trois tueurs s’arrêtent d’abord chez son voisin, Rick, et se font massacrer par l’acteur et sa doublure. Sharon Tate est sauvée et la tragédie annoncée n’aura pas lieu. Après le massacre, elle invite l’acteur has-been par l’interphone à prendre un verre. Rick réalise le rêve qu’il exprimait au début du film de rencontrer le couple Tate-Polanski dans l’espoir d’obtenir un rôle.

C’est un autre personnage féminin qui alimente l’ego d’acteur de Rick. Une jeune actrice caricaturalement précoce de huit ans, le rassure lorsqu’il lui confie son sentiment d’échec. Après la scène où il livre un long monologue, elle félicite même Rick de ce qu’elle qualifie être « la meilleure performance qu’elle ait vue », bien qu’il l’ait violemment jetée par terre, quelques secondes plus tôt, en improvisant, salué par le réalisateur de la série télévisée. Le talent justifie la violence. Les personnages féminins n’ont finalement pour fonction que de mettre en valeur le talent des personnages masculins. Tarantino se focalise sur la psychologie d’hommes middle age, et offre comme unique personnage féminin « intelligent » une enfant de huit ans…

Il était une fois le retour du racisme

Au cours d’un flashback, le spectateur découvre la rencontre (imaginaire) entre Cliff et Bruce Lee, alors en tournage pour la série télévisée, Le Frelon vert (The Green Hornet, ABC, 1966-1967). L’acteur sino-américain, légende des arts martiaux, se moque du jeu de Cassius Clay et se vante auprès de l’équipe de tournage d’être plus fort que le boxeur afro-américain. Cliff lui rit au nez. Les deux hommes décident finalement de s’affronter en trois rounds car « personne ne démonte Bruce Lee ». Il suffit d’un round pour que Cliff propulse Bruce Lee contre une voiture dont la tôle sera sévèrement enfoncée. Le responsable des doublures intervient et expulse Cliff. L’arrogance de Bruce Lee, son accent caricatural, ses cris parodiques provoquent des rires dans la salle.

Cette courte scène a provoqué la colère de la fille de Bruce Lee et de son ancien partenaire d’entraînement. Ils accusent le film de racisme [5], comme celui dont Bruce Lee a été victime à Hollywood [6]. Si un tel combat avait réellement eu lieu en 1969, l’humiliation d’un Sino-Américain par un Américain blanc, il aurait été interprété comme une revanche contre la guerre du Vietnam, contexte que le film laisse hors-champ. Brad Pitt et le coordinateur des cascades racontent en interview avoir insisté auprès de Tarantino pour raccourcir la scène [7]. Cliff devait initialement gagner le combat au bout des trois rounds. En l’interrompant, le film semble vouloir ménager la réputation de Bruce Lee, mais il invisibilise les difficultés qu’a rencontrées l’acteur à Hollywood pour crédibiliser les arts martiaux. L’acteur a dû lui-même accepter d’être un ressort comique des films américains. Bruce Lee joue, fait semblant. La courte scène de Once Upon A Time… est construite sur cette idée. L’acteur protège sa réputation, se construit un mythe d’indestructible qui est une fiction. Son style de combat est ridiculisé par la mise en scène de Tarantino, alors qu’il lui rendait hommage dans Kill Bill : Volume 1 (2003).
Une fois de plus, les personnages secondaires servent à mettre en valeur les personnages masculins blancs. L’humiliation de Bruce Lee prouve la supériorité de Cliff, qui sera démontrée de façon spectaculaire dans le final contre le gang Manson. Le film aurait pu se passer de l’humiliation d’une telle légende, de surcroît unique personnage non blanc du film. Comme l’indique Richard Brody dans le New Yorker  : « L’hommage de Tarantino à une période de cinéma révolue […] célèbre la réputation des hommes blancs (et de ceux qui commandent derrière la caméra) aux dépens de tous les autres [8] ». C’est finalement la masculinité blanche qui l’emporte dans tous les cas, face aux femmes, face aux hommes non blancs – mais pas n’importe quelle masculinité blanche : « La nostalgie d’un régime spécifique – la suprématie blanche, la destinée manifeste, Hollywood über alles », comme l’écrit J. Hoberman [9]. La masculinité nostalgique des cow-boys sexistes et hostiles à l’émergence d’une contreculture, incarnée ici par les méchants hippies de la secte Manson.

« Il était une fois »

« Once Upon A Time… in Hollywood », le titre du film n’apparaît qu’au cours du générique final. La formule « Il était une fois » se trouvait déjà au début du sixième film de Tarantino, Inglourious Basterds (2009), pour avertit le spectateur que le film était une fable, ce qui n’est pas le cas de Once Upon A Time... La voix-off commence par décrire l’année 1969 comme une année charnière. Pourtant le film n’a rien à dire à ce sujet. La guerre du Vietnam est réduite à des bribes d’informations à la radio (non sous-titrées dans les VO distribuées en France).

Dans Inglourious Basterds, un groupe armé de Juifs américains assassine Hitler. Dans Django Unchained (2013), un esclave afro-américain massacre des négriers blancs. Dans Once Upon A Time…, un cascadeur et un acteur has-been tuent un homme et deux femmes sous l’emprise d’un gourou. Ils ne tuent pas Charles Manson, le méchant désigné. Ils tuent les anonymes sous son emprise. Manson fait une apparition furtive devant la maison de Sharon Tate mais n’est pas un personnage central du film. Deux hommes de cinéma prennent leur revanche sur trois « ploucs hippies » qui improvisent une stratégie sous l’effet des drogues et décident « de tuer les gens qui nous ont appris à tuer. Tuons Hollywood ! » Le discours peu crédible des trois personnages dans la voiture stationnée en bas de la rue du futur massacre, est sans doute une provocation destinée aux journalistes qui critiquent la violence des films de Tarantino. Le cinéaste s’est toujours âprement refusé de croire à une quelconque influence du cinéma sur la violence réelle [10]. Le discours ridicule des adeptes de Manson évacue les motivations du gourou qui voulait faire croire à un crime commis par des Afro-Américains pour déclencher une guerre raciale (le projet « Helter Skelter [11] »). Tarantino efface ainsi l’argumentaire politique suprématiste peu connu du grand public. Il préfère les décrire comme des « hippies ».

Les membres de la secte de Manson sont réduits à des idiot.es drogué.es, proches des « rednecks » qui peuplent le cinéma américain (quelques hommes entourés d’une myriade de jeunes femmes à peine pubères…). Leur lieu de résidence, le Spahn Ranch, semble fasciner Tarantino car il fut un lieu de tournage de westerns. L’absence du gourou efface également l’emprise qu’il avait sur ses disciples, notamment sur les jeunes femmes. Tarantino ne les présente jamais comme les victimes d’un homme, ce que montrent les analyses récentes [12]. Si elles ne sont pas des victimes, leur massacre est donc justifié. Mais le traitement cinématographique de l’homme et des deux femmes massacrés est très différent. Le jeune homme attaqué par le chien de Cliff est filmé à distance, alors que la première femme est propulsée contre le mur, violentée à terre par Cliff pendant de longues minutes en plans rapprochés. La seconde femme est brûlée vive par Rick au lance-flamme, souvenir d’un tournage où il brûlait des Nazis. Le montage multiplie les gros plans des visages défigurés, calcinés des deux femmes. Une fois encore, les rires envahissent la salle de cinéma. La violence contre les femmes est un ressort comique. Elle manifeste la virilité retrouvée des personnages masculins.

Par ailleurs, il n’y a rien de subversif à réécrire l’histoire du terrible massacre de la nuit du 9 août 1969, en prétendant sauver Sharon Tate et ses ami.es par l’intervention de héros fictifs. Certain.es journalistes se sont d’ailleurs offusqué.es à Cannes de cette réécriture qui efface des meurtres terribles et le deuil de victimes réelles. Dans Inglourious Basterds, Tarantino tue Hitler mais n’efface pas les violences à l’encontre des Juifs. Dans Django Unchained, il tue les négriers mais n’efface pas les violences à l’encontre des esclaves afro-américains. Tarantino croit sûrement faire plaisir en sauvant Sharon Tate mais cela trahit une fois de plus son arrogance de démiurge. Il explique d’ailleurs en interview qu’il ne voulait pas « demander la permission » à Polanski afin de garder son autorité créative intacte. Ce n’est qu’une fois le scénario terminé que le cinéaste polonais est censé l’avoir lu grâce à un ami commun [13].

De cette réécriture se dégage finalement un malaisant triomphe nostalgique des hommes blancs, menacés par les femmes, les non-Blancs, les hippies. Tarantino ne propose pas un regard moderne sur cette période et s’enferme au contraire dans une vision passéiste, réactionnaire, lui qui fut salué en début de carrière pour sa modernité. Il raconte une période charnière de l’Histoire du cinéma, la fin de l’âge d’or du Hollywood classique et l’émergence de la contreculture du Nouvel Hollywood et du cinéma indépendant, au sein duquel émerge Tarantino à son tour en 1992 avec Reservoir Dogs et jusqu’à son avant-dernier film, Les 8 salopards en 2015. Once Upon A Time… est son premier film produit et distribué par une major hollywoodienne depuis la fin de sa collaboration avec Harvey Weinstein. Tarantino semble ainsi ridiculiser la contreculture dont il a lui-même profité. Certains critiques prétendent que c’est un film personnel. Lorsque Rick Dalton rencontre la jeune actrice de huit ans, il lui confie sa peur d’être has-been. Je ne peux m’empêcher de voir en lui un alter-ego de Tarantino exprimant son insécurité au sein d’une industrie en mutation qui exige une plus grande diversité de représentations et questionne l’hégémonie de l’homme blanc.


>> générique



>> Célia Sauvage répond aux commentaires : voir plus bas message N° 6 !

Polémiquons.

  • Les accusations de sexisme, de mysoginie, de racisme etc à l’encontre de Tarantino et de ce film en particulier sont, je trouve, très poussives. On dirait qu’il faut absolument les débusquer et les trouver. Ce n’est pas son meilleur film, la violence est inhérente à son cinéma ce qui n’en fait pas pour autant un cinéma violent, mais plutôt un cinéma de la violence (à mon sens), ce n’est pas du Steven Seagull.
    Ce qui est énervant pour moi ce n’est pas cette vision sculptural et objectivante de la femme, qu’il a toujours eu, comme bien d’autres, hommes ou femmes, c’est le traitement des hippies présentés comme vaguement révolutionnaire de gauche. Hors la secte de Manson avait pour crédo de raviver une guerre raciale pour réstaurer l’esclavagisme. Ces "hippies" étaient d’extrême droite. Et dans ce film on ne sait pas trop, ou plutôt si, on se dit que c’est des rebel sans cause un peu rouge. C’est nul et facile. Mais je classe Tarantino parmis les réal conservateurs donc bon, c’est pas étonnant. Ceci étant dit depuis sa sortis j’ai vu pas mal de tags où j’habite marqué "A mort les hippies". Voilà qui ne va pas aller vers un monde plus progressiste vu que dans l’imaginaire collectif, "hippies" = gauchistes à la con.

  • Je ne sais plus qui dit : pour un marteau, tout ressemble à un clou. C’est un peu l’impression que me fait l’angle cette critique. Comment ne pas voir l’aspect parodique de ce film (et des films de Tarantino en général). On peut d’ailleurs trouver ça blasant mais si on ne comprend pas comment comment le cinéma de Tarantino est un cinéma qui use et exploite les stéréotypes produits par les films de genre (appelés d’ailleurs "exploitation"), on passe forcément à côté. Tout est référencé dans Once upon a time... ç’en est presque too much. Quand à la thématique, plutôt que de se livrer au schématisme politique un peu lourdingue (mais c’est peut-être un piège que Quentin a voulu tendre ?), il faut plutôt y voir un poil-à-gratter pour l’industrie du rêve : la fin du mythe hollywoodien et de ses manichéismes, la crise identitaire du mâle blanc quadra (qui a peur de devenir un has been en acceptant les rôles de "méchants"), le monde des séries omniprésent dans la société du spectacle (même les membres de la Manson family les regardent), le changement d’une époque, etc. SI les femmes sont représentées ici comme des créatures séduisantes, des fanatiques hystériques et nymphos ou des viragos, cela fait partie de la part d’ironie du film. Pour faut donner une profondeur historique et politique à ce film, qui connait beaucoup de longueurs complaisantes, c’est plutôt la mise en abime des années 60 et du rêve hollywoodien. Tarantino se livre à un ultime pied de nez en faisant penser que les choses se finissent "bien" pour le rêve hollywoodien : les hystériques fanatiques, l’amitié virile triomphe dans le carnage, la carrière de starlette peut s’épanouir. Bref c’est dommage de ne pas avoir mis un peu de distance dans votre critique pour saisir l’aspect ironique de ce film.

  • Autant the hateful eight m’aura laissé dubitatif, pleins des tics de réalisation de Tarantino, et pas les meilleurs, autant là j’ai été surpris et surtout ému, ce dont je ne m’attendais pas.
    Oui il y a une forme de sacralisation de l’homme blanc, du cow boy américain façon john wayne, mais on parle d’une espèce en voie de disparition dont Brad Pitt serait l’incarnation ultime et vieillissante, les allusions à son âge et les plans sur son corps vieillissants sont là pour le rappeler, il est la quintessence de la force de l’âge.
    Il y a de quoi dire sur le film, comme la fameuse scène sur bruce lee que j’ai trouvé très réussie et pas insultante pour un sous, après tout cliff booth est un personnage imaginaire ayant une aura mystique, c’est un peu l’ange gardien de rick dalton, trop fort pour être vrai. En tout cas la première scène avec Bruce est assez saisissante, le mimétisme entre mike moh et lui est incroyable.
    Concernant les sous fifres de Manson, il y a une volonté assez évidente de les descendre de leur piédestal pour les remettre à une place qui leur correspond sans doute mieux, celle de paumés sous influence qui ont commis un crime horrible pour un motif crapuleux. Loin d’être un tueur en série mystique, manson n’était qu’un musicien raté qui a commandité un assassinat pour des raisons crapûleuses et financières, il ne mérite pas plus que la courte scène qui lui est réservée.
    Ce que je retiendrais principalement du film et qui m’a profondément ému, c’est bien sûr la réécriture de ce crime horrible.
    Margot Robbie à un rôle magnifique, c’est l’innocence même, la fin est douce amère, son sauvetage inopinée qui se produit lorsque les 3 hippies se trompent de maison nous prend au dépourvu, cliff et rick font alors une incursion dans notre réalité pour la changer et donner à la pauvre Sharon Tate le destin auquel elle aurait dû échapper.
    J’ai trouvé ça très beau mais aussi d’une infinie tristesse, pas du tout le genre de choses que je m’attendais à voir dans un film de Tarantino.

  • Ce n’est pas un film sur l’année 1969, sur les hippies, la guerre du Vietnam ou Bruce Lee, ni même sur Sharon Tate mais sur l’Hollywood de l’époque.Tout film n’est pas un manifeste politiqu. C’est une fantaisie qui prend pour cadre cette période et qui contient des personnages ambigus, ce qui a l’air de mettre à l’aise l’auteur de cet article qui semble vouloir des choses plus tranchées. Cliff Booth a peut-être tué sa femme, ou pas, et cette question du féminicide n’est pas juste un gag le temps d’une scène (qui n’a pas fait hurler de rire les spectateurs de la salle où je l’ai vu), un véritable mystère entourant le personnage. On n’est pas obligé d’accepter ou de rejeter en bloc le protagoniste, on peut aussi faire avec une certaine indécidabilité.
    Et oui, Cliff Booth est très érotisé - personne n’a jamais filmé comme ça Brad Pitt - et pas uniquement dans la scène où il enlève son t-shirt, on le montre dans des positions quasi lascives (voir la façon dont il se tient dans la voiturette jaune) ou se faisant draguer par une hippie. Il est filmé comme une pin-up, c’est dommage que l’auteur, qui semble être très attentif au male gaze, ne le note pas.
    .

  • Ce qui me gêne dans votre longue longue critique c’est que vous auriez voulu un autre film, facile de critiquer point par point une fois le film fait. L’important pour moi c’est la création, l’idée originale qu’on aime ou qu’on n’aime pas. J’ai beaucoup apprécié ce film bien qu’étant femme, féministe etc...

  • Je vous remercie tou.te.s pour vos remarques et vos retours ! "Questionner" Tarantino a toujours provoqué du débat. Je suis ravie que vous ayez pris le temps de réagir à l’article.

    Pour prolonger le débat, je vous invite à voir les autres films de Brad Pitt qui dès son tout premier film, était magnifiquement érotisé, torse nu, dans Thelma et Louise, déjà en cowboy loser. Mais on pense aussi, toujours torse nu, à Fight Club, Kalifornia, Troie, Rencontre avec Joe Black, etc. Je vous recommande ces top en images :
    https://www.vogue.fr/culture/a-voir/diaporama/brad-pitt-en-10-scenes-torrides-sexy/47884
    https://www.instyle.com/news/brad-pitt-shirtless-movie-moments
    https://www.amc.com/extras/brad-pitts-sexiest-shirtless-scenes

    Pour prolonger le débat sur Manson et les Manson girls, je vous recommande ces deux très bons articles de Vox qui expliquent le rapport à l’idéologie de l’extrême droite, la mythologie autour des Manson girls :
    https://www.vox.com/2019/8/7/20695284/charles-manson-family-what-is-helter-skelter-explained
    https://www.vox.com/culture/2019/8/8/20757917/manson-girls-explained

    Pour prolonger la mélancolie dont est capable Tarantino, je préfère autant renvoyer à Jackie Brown et sa mélancolie autrement plus politique, notamment cette scène finale et Jackie qui écoute "Across 110th Street" qui en dit long sur la fatigue et le courage de cette femme en écho au background politique de la chanson ("You’ve got to be strong, if you want to survive").

    Enfin, et c’est tout l’intérêt de pouvoir échanger sur un film, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise lecture. Les films sont presque systématiquement conçus pour être ambigus, pour nourrir une "double lecture" (cf l’article éponyme de Noël Burch), stratégie industrielle pour cibler deux publics très différents. Tarantino a autant besoin d’un public fasciné par la masculinité loser, cowboy macho nostalgique, qui aime parfois au premier degré l’idéologie réac, tout autant qu’il a besoin d’un public pointilleux sur le féminisme, le racisme et autres lectures culturelles ; ou encore un public cinéphile qui y verra un film méta à prendre au second degré. L’attraction de ces deux publics contradictoires lui est vitale pour être visible et médiatisé. De plus, l’auteur n’est pas un démiurge qui lui seul aurait l’autorité interprétative de son cinéma, tout comme il n’y a pas (ou plus) une façon légitime et unique de "décoder" un film (cf l’article de Stuart Hall, "Codage/décodage"). A partir du moment où le film est présenté au public, le sens n’appartient plus à entièrement à son auteur et est offert au jugement. Aucune création n’est sacrée et préservée de tout jugement. Le public participe de la co-construction a posteriori mais ne pourra jamais "conseiller" ou "critiquer" un film avant qu’il soit fait.

    Ce qui est intéressant dans la réception et la lecture des films de Tarantino, c’est qu’ils disent beaucoup de la réception contemporaine, des attentes des films, et de la place de l’auteur, du protectorat intellectuel et des fans. Nos réactions à tou.te.s reflètent la richesse de la réception qui ne laisse jamais indifférente.

  • Merci pour cet article, c’était hyper intéressant.
    moi ce film m’a plus fait l’effet un peu hypnotique d’un gros délire hipster, du vintage pour le vintage saupoudré de connivence méta. C’était joli mais aussi, complètement creux. Volontairement creux si c’est bien là un concerto de résonances pop culturelles, avec aussi peu de sens que possible, qui pourrait malencontreusement nous distraire de l’expérience cozy de la nostalgie sophistiquée. Bref, moi ça m’a laissé globalement indifférent et froid. J’ai trouvé que Tarantino s’autoparodiait (ce qui pour lui est surement un compliment).

    Et le twist de la fin ? pfff... Sharon Tate survit, donc heu... ouf ? Certes c’est mieux que de la voir se faire poignarder à mort. Ça aurait vraiment été assez atroce comme scène. Mais je vois pas qu’il y ait un quelconque mérite comme j’ai pu l’entendre, à avoir eu le tact d’"éviter" de représenter le massacre par un effet de manche qui n’a même pas le mérite de la nouveauté (cf Inglorious Basterds). Tout le film converge vers la tragédie, crée l’attente d’un dénouement glaçant - donc ce "soulagement" final est bien fabriqué de toutes pièces, qu’on soit d’accord.

    Tout ce qu’on y gagne, c’est que les personnages fictifs de Rick et Cliff ont le beau rôle et que le bain de sang qu’on attendait (et qu’on a eu peur de ne pas pouvoir apprécier comme un bon gros kif de série B avec des giclures et des bruitages éxages) a pour victimes des méchant-es plutôt que des gentil-les, d’autant plus méchant-es qu’on sait ce qu’iels ont commis IRL. Ça serait platement moral si ce n’était du second degré, or comme c’est du second degré j’ai le droit de frétiller en privé de ce manichéisme bas du casque vu que je peux toujours (me) raconter que c’est en fait le second degré que j’ai apprécié. C’est marrant cet hommage aux séries B qui s’autorise les excès un peu immatures des séries B mais revendique le surplomb éthique et esthétique d’un film de cinéaste. Bref. Donc on en tire quoi ? Mais rien oh, c’est de l’art pour l’art, lâche l’affaire. A moins que, si, je pense qu’on doit y voir un ultime acte d’émancipation de la diégèse de tout signifiant extérieur à elle-même, et sa bulle est désormais tout à fait stratosphérique et tellement cool.

  • Bonjour,

    Au-delà de ce que vous dites du film de Tarantino - et vous développez des tas de points passionnants, il y a quelque chose qui me gène dans votre critique. Vous avez tendance à expliquer le film par la réaction du public dans la salle, comme si le public était homogène et comme si sa réaction éclairait le propos même du film.
    J’ai vu le film en salle. Des scènes m’ont fait rire (parfois j’étais tout seul, comme pour la scène de la pâtée du chien), d’autres moins. Et je n’ai pas tout le temps rit de la même manière.
    Et si je me rappelle avoir rit durant la scène de massacre final, je ne me souviens pas avoir rit de "la violence contre les femmes". Ce n’est pas ça qui me faisait trouver la scène comique.
    Quant à la scène avec Bruce Lee, ça ne m’a pas fait rire... mais j’ai du mal à y lire du racisme pour autant.

    J’aime, entre autres, le cinéma parce qu’on peut y rire ou être profondément ému mais que ça n’empêche pas in fine de détester le film qu’on a vu.

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[2Célia Sauvage, Critiquer Quentin Tarantino est-il raisonnable  ?{} Vrin, 2013

[4Les plaintes pour viol et harcèlement sexuel contre son ancien producteur, intime de Tarantino, Harvey Weinstein, sont à l’origine du mouvement #MeToo. Le cinéaste a tardivement exprimé ses regrets à son sujet et son erreur à ne pas avoir dénoncé plus tôt les agissements du producteur dont il avait ouï dire les agissements sans en être le témoin direct.