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Nadia

Léa Fazer / a2 / 2017

>> Noël Burch  

Le 8 Mars, France 2 a rendu hommage aux femmes.

Voilà 7-8 ans que les chaînes publiques et privées ne font plus guère de téléfilms sur des sujets sociaux – elles ne font que des polars anodins ou des comédies romantiques consensuelles. Alors quand j’ai vu annoncer, tout de suite après le JT, un film sur le surendettement, je me suis installé pour la soirée dans mon fauteuil préféré. Un film social écrit et réalisé par une femme (Léa Fazer), avec l’excellente Barbara Schultz, ç’allait être un régal...

Eh bien non...

Au départ, Nadia travaille en usine dans la banlieue nord (Épinay). Mère célibataire de Noé, jeune collégien, bon élève. Le proviseur convainc Nadia que son fils devrait poursuivre ses études à Paris et il le présente au prestigieux lycée Henri IV... où il est bientôt accepté en seconde. Nadia est enchantée, un peu plus que son fils, intimidé à l’idée de ce bouleversement dans sa vie... Mais c’est que Nadia n’a aucune ambition personnelle, uniquement celle d’obtenir pour son fils une vie meilleure que la sienne. C’est le leitmotiv de tout le film. Nadia a fait une croix sur les hommes, l’amour etc., on sent que c’est l’amour pour son fils qui les remplace. Bref, Noé commence son année à Paris par une routine ardue : faire la navette quotidienne en empruntant bus et train de banlieue, se lever à 5h30. Bientôt la fatigue et le choc du dépaysement, géographique et social, freinent ses capacités d’étude. Le constatant, Nadia, au bout de quelques mois, prend une décision courageuse : comme son usine dégraisse et offre une prime au départ de 10 000 euros elle décide d’en profiter pour aller vivre dans la capitale. Utilisant cette somme comme caution, elle s’installe avec Noé dans un appartement confortable dans le 13e arrondissement et accumule les petits boulots comme tant de monde aujourd’hui - caissière dans un supermarché, livreuse de pizzas, femme de ménage de son immeuble (elle sort les poubelles et récure les parties communes). C’est que Nadia n’a aucune formation. Lorsqu’un jour Noé lui demande son aide pour un devoir qu’il doit écrire sur « la problématique de l’ostracisme », elle esquive de telle manière que nous nous demandons si elle sait seulement le sens de ces mots, lui rappelant que « son truc, c’est les maths ». En fait nous allons comprendre plus tard que cela veut dire qu’elle a simplement un don pour le calcul mental. C’est son unique compétence et naturellement elle y tient. Débutant au supermarché, elle rechigne à utiliser la calculatrice incorporée à la caisse, alors que c’est « obligatoire ». Cet unique talent qu’elle possède est devenu inutile par le temps qui court. Mais si Nadia maîtrise les chiffres, elle a un problème avec l’argent. Les 10 000 euros, cette arrivée dans la capitale de toutes les tentations, son désir de donner à son fils ce qu’il y a de mieux pour qu’il n’ait pas honte parmi ses condisciples des beaux quartiers, l’entraîne dans une spirale de consommation à crédit, une spirale folle qui inquiète beaucoup Noé, moins troublé que sa mère de ne pas porter en classe des vêtements « de marque ».

Le jour même où ils s’installent dans leur nouvel appartement, ils croisent leur voisin du dessous, un homme avenant (Arié Elmaleh) de l’âge de Nadia, d’emblée impressionné par sa beauté. Cet homme est le PDG heureux d’une start-up, il a beaucoup de moyens, comme Nadia le constatera plus tard, après qu’ils sont devenus amis, en pénétrant dans son somptueux appartement.

Le temps passe, les résultats scolaires de Noé progressent, Nadia court d’un boulot à l’autre... et continue de dépenser sans trop compter. L’employée de banque qui suit son compte essaie à plusieurs reprises de la mettre en garde, mais Nadia ne veut rien entendre, elle est « accro » à la consommation. Les craintes de Noé, les conseils de ses anciennes copines d’usine, rien n’y fait... Elle emprunte encore de l’argent auprès d’une de ces sociétés de crédit louches, représentée par un homme séducteur dont elle manque même de tomber amoureuse tant il est habile à la mettre en confiance pour lui faire signer un contrat très désavantageux. Et bien entendu, l’insouciance de Nadia finit par la rattraper : les huissiers débarquent et emportent tous ses achats, la Hifi, la machine à café... Une assistante sociale intervient et l’envoie voir un psy spécialisé dans le surendettement...

Car dans ce film, dont la thèse est l’incapacité d’une femme seule - Nadia - à gérer sa vie, le surendettement est un problème personnel, psychologique, il n’est qu’un symptôme. Nadia est l’aliénation faite femme, par sa classe sociale, son manque d’instruction... son manque d’homme... et l’absence de volonté de seulement en chercher un. Quand le psy lui demande où est passé le père de Noé, elle balaie la question d’un revers de main et d’un borborygme qui en disent long... Et lors d’une première esquisse de tendresse entre elle et le beau voisin de dessous, elle lui explique qu’elle n’arrive plus à s’intéresser à « ça ».

En regardant ce téléfilm je n’ai pas pu m’empêcher de me rappeler Crédit Bonheur (1996), le téléfilm autrement décapant de Luc Béraud. Un couple de citadins mariés décide de s’installer à la campagne, lui pour exercer son art de peintre en toute tranquillité, elle pour l’entretenir avec leurs deux enfants comme infirmière libérale. Mais dans ce film la spirale de la consommation à crédit d’une famille aux ressources limitées, c’est l’insouciance du mari qui les y plonge, poussé à souscrire des emprunts malavisés par les responsables de la branche locale d’une grande banque nationale et ce par principe commercial : on assistait à leurs discussions internes. Le surendettement y était traité comme un phénomène social propre au capitalisme « moderne » avec sa fuite en avant productiviste / consumériste. Le crédit était montré comme le fruit d’une manipulation à grande échelle par des banquiers « respectables » [1] - alors que l’homme de la société de crédit qui embobine cette pauvre Nadia est représenté comme un vulgaire escroc (leurs rencontres ont lieu dans un café) – et son surendettement est vu comme la névrose d’une femme en manque d’homme... sans même qu’elle le sache ! Le psy conduit un groupe de thérapie collective que Nadia va rejoindre comme une vulgaire alcoolique. Et la séance qu’on nous montre le confirme : le surendettement est une névrose (avant de voir le psy, Nadia avait dit à l’assistante sociale : « Je ne suis pas malade, je suis pauvre », mais c’est comme si elle n’avait rien dit et pour le film, ce n’est qu’une esquive). Différents « accros à la consommation » vont s’exprimer, parmi lesquels une dame d’un certain âge qui exhibe une bague très chère dont elle n’avait pas besoin mais qu’elle a achetée... parce que son mari ne l’aime ni le respecte plus, alors que la vendeuse de la bijouterie la respectait, elle !

Heureusement qu’il y a le gentil voisin de Nadia qui va lui venir en aide, la réconforter... lui servir d’exemple salutaire de « sobriété ». Lui qui possède tout ce qu’il y a de mieux en mobilier, en gadgets, qui fut lui aussi accro à la consommation (avec les moyens pour l’être, l’ironie est à peine marquée...), il en est revenu ! On n’a pas besoin de tout ça ! On dirait qu’il a lu les Choses de Perec ! Et quand Nadia se trouve acculée à céder son appartement (délaissé depuis un moment par Noé, écœuré par les folies de sa mère et leurs conséquences), son voisin se pointe avec l’agente immobilière en deus ex machina pour s’en porter acquéreur ! Il se met à son compte et ce sera son bureau, et comme il faut que quelqu’un s’en occupe quand il n’est pas là, Nadia et Noé (qui vient d’être admis en première) pourront continuer à l’habiter. Et comme cerise sur le gâteau, Nadia, dont il découvre l’agilité en calcul mental, va lui être « très précieuse ». Et enfin, bien qu’il n’y ait pas encore eu de passage à l’acte, on comprend que Nadia a trouvé l’homme dont elle avait tant besoin... et Noé le père qui lui manquait ! Pour symboliser ce futur happy end, derrière le générique de fin, Barbara Schultz en personne entonne la chanson du générique (« Mistral gagnant » de Renaud) face à un petit public composé de ses amies, de son amant à venir et de son fils, dans un jardin public sous le soleil.

Voilà un film qui souligne s’il en était encore besoin le triste chemin parcouru à reculons en quelques années par cette production naguère si riche que fut le téléfilm unitaire français [2] , souvent féministe, presque jamais misogyne, et presque toujours « social » au meilleur sens du terme. Aujourd’hui on « célèbre » les femmes en les dénigrant, en leur faisant subir le « libéralisme thérapeutique » [3] et en déplaçant les perversions de la société de consommation sur les consommatrices !

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  • Ca pourrait servir de film pour ouvrir le débat dans un cours "d’économie sociale et familiale", dans une institution éducative très-chrétienne pour jeunes filles pauvres. Quelle abnégation d’avoir regardé cela jusqu’au bout !

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[1Comme le roman de Hervé Jaouen dont il est tiré, c’est un film qui dénonce les causes de la dramatique « crise des sub-primes » aux USA qui secouera le monde entier en 2008.

[2Cf. Noël Burch & Geneviève Sellier, Ignorées de tous sauf du public, Quinze ans de fictions télévisuelles françaises 1995-2010, INA, 2014.

[3Expression que les historiens appliquent à l’idéologie émergée dans les années soixante aux États-Unis, préconisant le traitement psychiatrique individuel de l’ensemble des maux sociaux.