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Joachim Trier / 2021

Julie (en 12 chapitres)


Par Geneviève Sellier / samedi 13 novembre 2021

Le premier prix du "male gaze"


Julie (en 12 chapitres) pourrait servir d’exemple canonique pour un cours sur le male gaze, (en français, le regard masculin) sur un « objet » féminin. Prévenons les lecteur.rices : cet article divulgâche le film : pas moyen de faire autrement si on veut le déconstruire du point de vue du genre.

Une voix off masculine instaure dès le début un regard surplombant sur l’objet du film, une jeune femme qui s’interroge sur ce qu’elle veut faire dans la vie : elle laisse tomber la médecine qui ne s’intéresse qu’au corps quand elle réalise qu’elle s’intéresse à l’esprit ; elle abandonne les études de psycho quand elle réalise qu’elle s’intéresse à l’art (en l’occurrence, la photographie) : tout ce prologue dure cinq minutes (ça donne une idée de l’intérêt du cinéaste pour le devenir professionnel de son héroïne) ; les choses sérieuses commencent quand elle rencontre, à trente ans, Aksel, un dessinateur de BD (un artiste, donc) de quinze ans son aîné, chez qui elle va s’installer en deux temps trois mouvements, tout en abandonnant ses études pour un travail alimentaire : vendeuse dans une librairie. On n’entendra plus parler de ses études ou d’un quelconque accomplissement professionnel.

Le film se focalise désormais et jusqu’à la fin sur ses relations avec les hommes. Tout d’abord avec ce dessinateur connu qui l’entraîne dans les cocktails de présentation de son dernier album, chez ses amis mariés et pourvus d’enfants, ce qui permet à Aksel de lui mettre la pression sur son désir d’enfant (à lui). Elle résiste comme elle peut, et un soir où elle s’emmerde ferme à un cocktail mondain, elle part et finit par s’incruster dans une fête de mariage où elle drague un homme de son âge, sur un mode ludique et en en restant aux préliminaires ; au petit matin, les deux jeunes gens se séparent sans se donner les moyens de se retrouver. Elle revient à son dessinateur et tente d’écrire pendant qu’il dessine, à propos de l’état dans lequel elle aime trouver le pénis (à moitié mou pour le faire durcir dans sa bouche)… Son amant apprécie ce morceau et l’encourage à continuer… Comme on voit, le film ne passerait pas le test de Bechdel : il n’y a qu’une femme qui a un nom ; elle ne parle à aucune autre femme ; elle ne parle que des hommes ou à des hommes…

Mais un jour elle retrouve son flirt d’un soir… et vient le morceau de bravoure du film : son désir de le retrouver fait que tout s’immobilise, les gens et les choses, sauf elle, qui va rejoindre son amoureux, Eivind, qui lui ouvre grands ses bras. Ils se promènent dans la toute la journée dans la ville immobilisée, jusqu’à ce qu’elle revienne chez elle.
Bientôt elle décide de quitter son dessinateur, et une très longue scène de rupture met en scène la douleur de l’homme et ses tentatives (jamais violentes bien sûr) pour la retenir. Elle s’en va quand même, sans lui avoir avoué qu’elle a rencontré quelqu’un d’autre.

Commence alors sa vie avec Eivind, dont le profil est à l’opposé de celui d’Aksel : il est serveur, ne lit pas de livre, vit sur un mode écolo hippy : elle a bientôt la nostalgie de grandes conversations intellectuelles qu’elle avait avec Aksel à qui elle reprochait de tout intellectualiser justement… Décidément, les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent !

Juste après avoir vu son ancien amant à la télé se répandre en propos grossièrement misogynes, elle apprend qu’il a un cancer du pancréas au stade terminal !! Évidemment, elle va le voir à la clinique et ils partagent très tendrement une dernière conversation, où il fait le bilan de sa vie dont elle a été la meilleure part, lui dit-il… Elle lui révèle qu’elle est enceinte alors que l’autre ne le sait pas encore.

Grand prince, il l’encourage à le garder… Cet Aksel « privé » n’a plus rien à voir avec le personnage agressivement misogyne de l’émission de télé… Après sa mort, elle ne peut qu’avoir la nostalgie d’une si belle relation ! Quand elle apprend sa grossesse à Eivind, lui qui ne veut pas d’enfant (à cause de l’état de la planète), il réagit tendrement (décidément, les hommes sont exemplaires dans ce film) mais un matin, le sang qui coule sous la douche l’avertit qu’elle a fait une fausse couche… L’épilogue nous la montre photographe de plateau sur un film… et elle aperçoit l’actrice qu’elle vient de photographier rejoindre Eivind qui tient un bébé dans les bras… On reste sur son sourire mélancolique.

Le film repose sur la « fraîcheur » et le sourire désarmant de l’actrice Renate Reinsve qui a décroché le Prix d’interprétation féminine à Cannes. Inutile de préciser que la critique est dithyrambique : voir Le Masque et la plume ou la critique du Monde.
Ce que les critiques trouvent si réussi, c’est le portrait d’une femme qui vogue au fil des rencontres masculines, sans jamais se fixer… On remarquera aussi qu’elle n’a aucune amie ni même de collègue femme : comme dans beaucoup de films d’hommes, la femme idéale est celle qui est seule, qui n’a pas d’autre horizon que ses rencontres avec des hommes, qui n’a pas de vie en dehors de ses relations amoureuses (hétéro bien entendu…).
Le film ne mérite que le premier prix du « male gaze » !


générique


Polémiquons.

  • j’adore sortir au milieu d’un film qui me saoule profondément sans que j’arrive bien à cerner pourquoi, et deux jours plus tard bam y a une critique de Geneviève Sellier qui met exactement les mots sur ce qui m’a énervé ! merci !! =D

    je me suis demandé si on n’apprend pas le prénom de la mère à un moment, ce qui ferait passer au film le test de Bechdel "techniquement"...? mais oui, cette observation que la protagoniste n’a aucune amie ou collègue femme est tellement juste. Et tellement fréquente. Franchement, ça devrait être interdit de faire un film que ça soit un drame, une romance, tout type d’histoire où n’importe qui aurait mais évidemment le réflexe et le besoin de débriefer avec ses copin·es, et qu’il y ait juste... pas de potes. Sans aucune explications, juste déso, t’as pas d’ami·es, débrouille-toi.

    Et là je parle même pas de la dimension genrée mais bien sûr c’est d’autant plus rageant quand la protagoniste est une femme ou une fille et qu’elle est prise dans des galères genrées et que le récit n’offre a aucun moment cet espace-là des amitiés féminines ne serait-ce que par... je sais pas comment dire autrement, mais par réalisme ? Sérieux c’est de la science-fiction des fois, j’en viens à me demander, "mais attends, mais le fait qu’elle aille pas voir une amie ou quoi là, c’est forcément délibéré, non ? Donc c’est que le film essaie de nous faire passer un message sur ce personnage, heu... elle a récemment rompu les ponts avec tout son groupe d’ami·es pour une raison trouble, je sais pas, c’est très implicite"

  • Merci à Geneviève et ses contributrices, pour leurs critiques cinématographiques qui nous donnent de l’actualité du cinéma, un point de vue toujours plus large et englobant la question de la représentation des femmes. j’ai remarqué que le female gaze, faisait l’objet d’une extrême méfiance par les critiques masculins. Un exemple que j’ai partagé avec Geneviève et que je trouve utile de citer là : l’article de Jean-Michel Frodon du 12 octobre 2021 dans SLATE, sur Kelly REICHARDT
    http://www.slate.fr/story/217197/ke...

    et je me disais que genre écran saurait certainement y apporter son point de vue,
    Entre autre voici le passage qui me choque sur les contrôleurs et contrôleuses des genres : une critique pas très sympa !! ni argumentée…
    « À cet égard aussi, Kelly Reichardt occupe une position particulière : le plus important dans son cas n’est pas seulement qu’elle soit une femme, mais que son cinéma invente un autre regard, qui est la manifestation la plus convaincante de ce qu’on a pu appeler le female gaze.
    Très loin des réglementations douanières établies par les contrôleurs et contrôleuses des genres, c’est en déplaçant les ressorts de domination et les usages de représentation qu’elle est sans doute la plus importante critique, par les moyens du cinéma, des traductions du patriarcat dans la mise en scène.
    Construit autour de deux personnages masculins, Old Joy aurait un score lamentable au test de Bechdel (comme First Cow, d’ailleurs).
    Pourtant, tous ses choix de mise en scène représentent autant de refus des poncifs machistes, à l’instar de Certaines femmes,
    dont tous les personnages principaux sont féminins".
    et aussi :
    « Ce n’est évidemment pas là le plus important –même si le fameux test de Bechdel a pu un moment servir d’arme utile,
    avant de devenir trop souvent un automatisme paresseux et dangereux, comme toute prétention à réglementer une expression artistique selon des codes généralisateurs. etc…. etc…

    Sans compter le point de vue historique de ce critique …. sur la généalogie des réalisatrices américaines, que je ne partage pas…
    Toujours attentive au précieux travail de Genre à l’Ecran. Jackie

  • On croit aller voir un portrait de femme et en fait on va voir le fantasme d’un réalisateur ... Merci pour cette contre-critique. Je ne perdrai pas mon temps ni mon argent à aller voir un film indigne des femmes du 21ème siècle. On vote aussi avec son ticket de cinéma.
    Sinon j’ai lu le livre de Saïd Taghmaoui, acteur de La Haine. Rien à voir avec le genre, mais c’est une lecture que je recommande. Ce livre m’a fait penser par certains aspects à Born a Crime de Trevor Noah qui vaut le coup aussi. Mieux parfois un bon livre qu’un mauvais film ...

  • J’interviens tardivement. A l’issue de la projection je pensais que l’objet de ce film était de traiter, au travers une jeune héroïne, des rapports amoureux hétérosexuels et, d’une de ces conséquences, le rapport à la procréation. L’expression d’une certaine modernité …..

    Sauf que, lundi 29 novembre, j’ai écouté toute la journée France Culture qui organisait une manifestation particulière dont je résume à grands traits les principes :
    « « Et maintenant ? ». C’est la question que notre société se pose depuis près de deux ans après une pandémie qui a bouleversé la planète. Ce nouveau festival propose de regarder et de débattre ensemble des idées, foisonnantes au demeurant, qui sont aujourd’hui posées à nous tous. La 1ère édition de « Et maintenant ? » le festival international des idées de demain créé par France Culture et Arte se tiendra lundi 29 novembre »
    « Plus de 50 000 personnes ont répondu au questionnaire en amont du festival. Il s’inscrit au cœur des préoccupations du public jeune afin de recueillir les aspirations, préoccupations, inquiétudes ou motivations de la génération des 18 à 30 ans. …… mis en ligne le 12 octobre un questionnaire inédit de cent trente questions organisées autour de cinq grands thèmes : l’éducation, le travail, la science, la démocratie et les sujets liés à l’intimité. …..Analysés par des statisticiens, les résultats font l’objet d’une interprétation sociologique et les réponses au questionnaire ont inspiré la programmation du festival Et maintenant ? »

    Une des limites du questionnaire est qu’il s’adresse plutôt à une population urbaine et diplômée majoritairement auditrice des deux organismes cités plus haut.
    Julie semble appartenir à cette catégorie.
    Au cours des débats il a été évoqué qu’une scission se faisait entre les françaises et les français de cette catégorie en matière de perception du monde, du rapport à la sexualité, de la mise en couple, de la procréation, … Les françaises semblent beaucoup plus détachées des stéréotypes, plus autonomes, plus cohérentes que leurs homologues masculins …..
    Du point de vue de la procréation Julie semble appartenir à cette catégorie.
    Mais pour le reste …
    Ce portrait, écrit et réalisé par un homme pour l’actrice principale, semble par trop frivole pour correspondre au regard féminin qui s’exprime au travers de l’étude citée plus haut.
    Une modernité « fantasmée » (cf. Catherine).
    Ce film pourrait être interprété comme le symbole de la scission évoquée ci-dessus.

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