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"Doubles vies", un film macronien

Olivier Assayas / 2018
>> Geneviève Sellier  

Publié le samedi 26 janvier 2019




En sortant du dernier film d’Olivier Assayas, j’étais tellement accablée que je me suis dit : est-ce que ça vaut vraiment le coup d’écrire là-dessus…

Et puis, j’en ai discuté avec le programmateur d’un cinéma d’art et d’essai (dont je ne dirai pas le nom évidemment) qui m’avoue qu’il est obligé de programmer les films d’Assayas, bien qu’ils aient de moins en moins de spectateurs… (celui-là, avec Binoche et Canet en tête d’affiche, a fait 82 730 en première semaine)

Du coup, je me suis dit qu’il fallait faire œuvre d’utilité publique…

Avec Doubles vies, on est dans l’entre-soi : deux couples d’ami.e.s ( ?) dans le monde de l’édition confronté aux défis du numérique, pourquoi pas ? mais le problème, c’est que les personnages n’ont aucun des soucis, ni des attachements, ni des préoccupations du commun des mortels : pas d’enfant (celui du couple Binoche-Canet est purement symbolique, il n’encombre d’aucune manière la vie de ses parents…), pas de soucis d’argent, pas d’investissement professionnel et pas d’attachement intempestif : on couche, ou pas, ça n’a pas d’importance… On a des discussions décousues sur les effets du numérique sur le livre et la lecture, mais il n’y a jamais aucun enjeu pour aucun des personnages (l’éditeur qui craint que le propriétaire de son entreprise le vende, nous apprend finalement que tout cela était un leurre).

Assayas a de l’argent pour faire des films, indépendamment de leur succès public, et avec des acteurs prestigieux (Binoche, Canet, Kristen Stewart…). Le réalisateur sort un film tous les deux ans, avec une régularité de métronome, quel que soit le succès du précédent (Personal Shoper, sorti en 2016, qui a coûté 6 millions d’euros, n’a trouvé que 90 700 spectateurs en France). Tout film d’Assayas a droit chaque fois à des articles flatteurs dans la presse cinéphilique dont on connaît les liens incestueux.

Avec Desplechin et quelques autres, il est emblématique du système français du « cinéma d’auteur » qui leur permet de faire des films de façon confortable, en étant assurés d’être sélectionnés au prochain festival de Cannes, quelque soit l’intérêt de leurs films. On aimerait bien que les femmes cinéastes jouissent aussi d’un tel privilège…

La presse s’est gargarisée du fait que Nora Hamzawi, humoriste connue du PAF [1], fait partie de la distribution. Faut-il remercier Assayas de faire accéder une actrice issue de la « culture de masse » à la distinction du cinéma d’auteur ? Malheureusement le personnage qu’elle incarne n’a pas plus de consistance que les autres : elle est Valérie, la compagne de Léonard (Vincent Macaigne, volontairement mou, le cheveu long et rare, la nouvelle coqueluche du cinéma d’auteur qui adore imposer des acteurs censés séduire par la seule décision du cinéaste), un romancier d’autofiction dont le succès est relatif, alors qu’elle gagne la vie du ménage en tant qu’assistante parlementaire d’un député socialiste… Lui est focalisé sur sa liaison avec Séréna (Juliette Binoche), l’épouse de son éditeur incarné par Guillaume Canet, alors que Valérie est en butte aux sarcasmes du petit groupe parce qu’elle croit à l’engagement politique. Tout le monde (sauf Valérie) trompe tout le monde sans que personne (y compris elle) en soit affecté… Est-ce vraiment le monde dans lequel nous vivons ?

Comment peut-on s’intéresser à des personnages que rien n’affecte ? Séréna (Juliette Binoche) se doute des infidélités de son mari (Guillaume Canet) dont elle s’amuse parce qu’il se sent coupable, et met fin à sa liaison avec Léonard parce que de son propre aveu, six ans ça suffit... Elle est actrice dans une série policière (compte tenu du statut socioculturel de Juliette Binoche à l’opposé de ce genre de rôle, le public est censé trouver ça drôle…). Son mari couche avec sa jeune collaboratrice (Christa Théret), spécialiste du numérique, parce que l’occasion se présente. Elle ne s’investit pas plus que lui dans cette relation… etc.

Dans ce film, la domination de classe n’existe pas plus que la domination de genre, et bien entendu on est entre « blancs »… Tout cela est d’un ennui profond. Les débats sur le numérique sont une suite de lieux communs attribués à l’un ou à l’autre des personnages, de façon parfaitement interchangeable… et la pirouette finale est aussi dérisoire que le reste. Plutôt que « Doubles vies », le titre « Vies creuses » serait plus approprié…

En sortant de ce film, j’avais une nostalgie terrible du cinéma d’avant la Nouvelle Vague, quand les histoires que racontaient les films (pas tous bien sûr, mais beaucoup d’entre eux) avaient de forts enjeux sociaux et psychologiques, et qu’on pouvait s’identifier à des personnages capables d’aimer et de souffrir.

Au fond, comme diraient les sociologues, le monde de ce film est l’expression assez fidèle de son mode de production : protégé des assauts du monde réel. De ce point de vue, c’est un film macronien.


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  • <>, dites-vous. Mais non, voyons. Elles en deviendraient alors aussi sottes que ce système pervers voudrait que nous le soyons…

    Chapeau et merci pour l’article, par contre. « Deux amiEs] dans le monde de l’édition confronté aux défis du numérique », je risquais de m’y précipiter. Vous m’avez donc permis d’épargner non seulement des sous (les grévistes de la Poste peuvent vous remercier, je vais leur envoyer un chèque pour qu’ils tiennent comme l’ont fait celles du Hyatt Vendôme…) mais aussi, et surtout, du temps (qui n’a pas de prix) gâché par une sale dose d’accablement (bis).

    Re-grand merci et bravo. Continuez, on va gagner.

    CAmoMILLE

    Paris, 30_I_19

    ] Là, le correcteur orthographique s’excite, hihiOuafouaf !

  • J’ai vu une interview de Guillaume Canet qui renforce encore plus ce sentiment d’entre soi déconnecté du monde réel : Il expliquait que les gens regardant les films sur des petits écrans (smartphone, tablette), ils ne se fatiguaient plus trop dans le cinéma Français à travailler les images. Mais Guillaume, sait tu que les gens ont aussi dans leur salon des écrans géant avec des normes genre 4k, hd, 3d et plus encore ? Sais tu que les dans autres pays, ceux qui font du vrai cinéma (corée, etats-unis, hong kong...) un technicien peux passer 1 mois sur 1 plans numérique, juste pour que la scène rende bien et soit spectaculaire ? Où est tu allé chercher cette idée que les gens regardaient des films de cinéma sur leurs téléphone portable ? Connait tu un "vrai gens" et depuis combien de temps ne lui a tu pas parlé ? Le cinéma Français est atterrant, sur smartphone ou écran géant.

  • A force de tricher avec la typo pour pallier les signes manquants du web, je vous ai envoyé un message que l’encodage html a rendu incompréhensible à parution. Désolée.

    En voici donc, après la date de ce jour, une version un peu moins nulle… Vous devriez pouvoir corriger par copié-collé, me semble que ça vaudrait la peine.

    En vous renouvelant mes plates excuses,

    Sincèrement,

    CAmoMILLE

    Paris, 5_II_19


    « On aimerait bien que les femmes cinéastes jouissent aussi d’un tel privilège », dites-vous. Mais non, voyons. Elles en deviendraient alors aussi sottes que ce système pervers voudrait que nous le soyons…

    Chapeau et merci pour l’article, par contre. « Deux amiEs(*) dans le monde de l’édition confronté aux défis du numérique », je risquais de m’y précipiter. Vous m’avez donc permis d’épargner non seulement des sous (les grévistes de la Poste peuvent vous remercier, je vais leur envoyer un chèque pour qu’ils tiennent comme l’ont fait celles du Hyatt Vendôme…) mais aussi, et surtout, du temps (qui n’a pas de prix) gâché par une sale dose d’accablement (bis).

    Re-grand merci et bravo. Continuez, on va gagner.

    CAmoMILLE

    Paris, 30_I_19

    (*) Là, le correcteur orthographique s’excite, hihiOuafouaf !